Monsieur le Président,
Parfois source de désagréments, Internet et les réseaux sociaux ont aussi leurs bienfaits, au nombre desquels cette fonction magique qui est la leur : établir ou rétablir le contact ; créer une proximité, voire une affinité entre personnes pourtant très éloignées les unes des autres géographiquement.
La dernière fois que nous nous sommes vus, c’était au milieu des années 90, à Nouakchott, chez vous ; la première, rendue possible grâce à un ami commun, officier, qui n’est plus de ce monde, se situe au tout début des années 80, toujours à Nouakchott, mais cette fois-ci à l’État-major national de l’armée. Ces considérations m’autorisent, je pense, à vous considérer comme un ami, même après votre accession à la plus haute fonction de l’Etat, et en dépit des réserves et regards critiques que j’ai toujours portés et porte aujourd’hui encore sur plusieurs aspects de votre conduite des affaires du pays.
Depuis plusieurs mois nous voilà amis, cette fois-ci, sur Facebook. C’est la mode, entretenue par le besoin humain de faire lien. Mode à laquelle des personnalités de divers horizons sacrifient (hommes politiques, hommes d’affaires, intellectuels, écrivains, journalistes, artistes …). Communication et visibilité obligent. Mais quand, m’adressant à vous par la présente, je parle d’amitié, je privilégie et fais plutôt référence à cette amitié qui tient aux considérations susmentionnées ; amitié tout autre que celle que désignent habituellement les relations virtuelles sur Facebook.
Ainsi, par la faculté du réseau social nous renouons le contact, à distance. Par ce biais, me voilà invité par vous, comme cela est d’usage dans cet espace social, à aimer votre page intitulée « Tous ensemble pour la Mauritanie ». Invitation acceptée. Parce que l’intitulé de votre page, Monsieur le Président, est à la fois un espoir et un rêve. Rêve que caresse tout Mauritanien honnête et sincère. Il constitue même un immense programme politique, à la réalisation duquel tous les Mauritaniens sans distinction eussent bien voulu prendre part, si les possibilités réelles leur en étaient offertes. C’est donc tout naturellement que je saisis cette opportunité pour vous adresser, en cette veille de l’élection présidentielle à laquelle vous vous présentez, ces quelques observations. Elles sont incontournables dès lors qu’il est question d’unité, de rassemblement des Mauritaniens pour la construction et le bien-être du pays, toutes choses que requiert la mise en œuvre efficiente de votre formule, « Tous ensemble pour la Mauritanie », que vous avez choisie pour nommer votre Page Facebook.
Le « recensement à vocation d’état civil »
« Tous ensemble pour la Mauritanie ». Quel beau mot d’ordre. Quel sublime slogan pour mobiliser et rassembler tous les Mauritaniens, non seulement pour des raisons d’ordre conjoncturel liées à l’actuelle campagne électorale en vue de l’élection présidentielle prévue le 21 juin 2014, mais pour construire, enfin, une Mauritanie égalitaire, juste, solidaire et démocratique. « Tous ensemble pour la Mauritanie », plus qu’une formule, cela a valeur de programme politique ou de projet de société, dès lors qu’il est entendu qu’il s’agit bien de bâtir une Mauritanie inclusive, débarrassée du racisme d’Etat et de l’esclavage avec ses ravages indescriptibles. Quel Mauritanien tant soit peu au fait des différentes séquences constitutives de l’histoire mouvementée de notre pays avant et après l’indépendance n’aurait pas promptement et avec enthousiasme souscrit à toute idée ou initiative d’un rassemblement national et patriotique pour l’édification d’une Mauritanie émancipée, moins endeuillée, moins tragique, plus fraternelle, plus joyeuse, plus solidaire ? Car, c’est en cela — la réalisation de cette Mauritanie ainsi définie et présentée — que réside, à mon sens, le sens profond et noble de l’appel dont votre page porte le nom : « Tous ensemble pour la Mauritanie ».
Mais pour que cet appel soit réellement mobilisateur, pour lui donner une âme et un destin, pour le traduire dans les faits, pour que tous puissent être « ensemble pour la Mauritanie», ne faudrait-il pas au préalable qu’il y eût une Mauritanie sans exclusive, une et indivisible, et non une Mauritanie dans laquelle des milliers de Mauritaniens sont dépossédés de leur « Mauritanité », c’est-à-dire de leur citoyenneté ? Quel gâchis pour une population aussi peu nombreuse pour une superficie qui fait partie des plus grandes de l’Afrique ! Quelle douloureuse et mortelle blessure pour l’unité et la cohésion nationale ! Vous l’avez compris, Monsieur le Président, je veux parler de ce « recensement à vocation d’état civil » qui a fait couler tant d’encre et de salive, qui a provoqué tant de protestations, d’indignations et de révoltes. Et cela continue. Pourquoi ? Question à laquelle j’ai tenté, pour ma part, d’apporter quelques éléments de réponse dans un article intitulé « Un présent qui s’explique à partir d’un passé récent », rédigé le 5 août 2011 et publié sur plusieurs sites de notre pays. « Il vise donc [le recensement à vocation d’état civil] par définition, à formaliser l’identité du citoyen, à fixer son appartenance nationale, qui le distinguera des citoyens d’autres pays. Le lui refuser pour des motifs aussi grotesques que ceux qu’on entend, c’est lui refuser sa citoyenneté, c’est nier son identité, c’est en faire un paria sur sa terre natale, celle de ses aïeux, c’est l’exclure de la communauté nationale. »
Dans ces conditions frustrantes, choquantes, humiliantes, quelle réponse favorable à votre appel, pourtant juste et noble, peut-on raisonnablement attendre de la part de ces centaines de milliers de Mauritaniens noirs de l’intérieur et de l’extérieur qui défilent et peinent depuis près de quatre ans devant les Centres de recensement en Mauritanie et les ambassades du pays, rien que pour obtenir ce droit inaliénable qui est pourtant le leur : leur « Mauritanité », leur nationalité ? Aucune. Quelle réponse positive espérer de la part de ces milliers de déportés négro-africains revenus au pays après plusieurs années de vie d’errance, de souffrance, mais qui y vivent encore comme des parias, et dont aucun des droits spoliés n’est à ce jour recouvré ? Aucune. Et, chose terrible, ce sont ces anciens déportés qui furent obligés, pour attirer l’attention du monde et la vôtre sur leur sort, d’effectuer le 25 avril 2014, une marche de plus de 300 Km pour rejoindre Nouakchott, à partir de Boghé.
Je ne puis à ce niveau, Monsieur le Président, m’empêcher de vous demander de revoir, pour les redéfinir, les critères, les conditions et procédures de « recensement à vocation d’état civil » de sorte qu’aucun Mauritanien ne soit lésé et que tous puissent se recenser et jouir de tous les droits qui découlent de cet acte citoyen.
Les terres du Sud
Dans mon texte susnommé j’évoquais, aussi, cette question vitale pour les populations établies le long du Fleuve Sénégal en ces termes : « Les terres constituent, dans le milieu négro-africain de Mauritanie plus qu’ailleurs sans doute, plus qu’un moyen de production et de subsistance ; leurs histoires se confondent souvent avec celles des familles ; elles symbolisent un passé, désignent une ascendance ; elles sont un legs sacré, un patrimoine inaliénable dont le mode de transmission de génération en génération est régi par le droit coutumier. Pour tout dire, elles sont une partie constitutive de l’identité de leurs propriétaires. Dis-moi ta zone de culture, dis-moi où se situent tes champs, je te dirai qui tu es et qui sont les propriétaires des champs qui sont contigus aux tiens. Ignorer les liens indéfectibles qui lient, ici plus qu’ailleurs, le paysan noir à ses terres, c’est ne rien connaître au b.a.-ba en matière d’histoire ou de culture négro-africaine du pays. Ou vouloir délibérément précariser davantage des populations déjà dépourvues du minimum nécessaire pour une existence décente. »
Sur cette question, je souhaiterais vous demander qu’une nouvelle politique foncière soit élaborée en concertation étroite avec les populations concernées et avec leurs représentants légitimes, librement choisis par eux. Et que cette politique tienne compte du droit coutumier et des intérêts fondamentaux des populations locales qui vivent depuis des siècles sur et de ces terres, les leurs, et de l’élevage. En outre, que toute cession de propriété foncière, si cession au profit de l’Etat ou d’hommes d’affaires, il devait y avoir, se fasse sans coercition, sans chantage, sans pression, mais sur la base d’un consentement des populations et dans le respect absolu de leurs intérêts.
Un débat national autour de la cohabitation
Ayons le courage de le dire : la guerre du Sahara exceptée, les principales secousses et tragédies vécues par le pays depuis son indépendance découlent des tensions et des conflits intercommunautaires. 1966 fut tragique. Mais il n’a pas empêché 1989, qui n’a pas empêché 1990/1991. A partir de ce constat schématiquement exposé, ayons le courage et la volonté politique d’engager un débat national sur la cohabitation entre nos deux grandes communautés — Quel mode de cohabitation ? Quels mécanismes pour la contrôler et la réguler ? —, sur nos institutions, leur fonctionnement, leur perfectionnement, etc. Car, on le voit bien, le recensement à vocation d’état civil, la question foncière, la question des déportés, qui est un volet majeur du Passif humanitaire, toutes ces questions, et d’autres, sont intimement liées à la problématique de la cohabitation. Dans l’organisation et la conduite dans la sérénité et dans un esprit de conciliation de ce débat national, nous avons tout à gagner. Et rien à y perdre, ai-je envie de dire. Permettez-moi, Monsieur le Président, de vous convier à en prendre l’initiative historique, et salvatrice pour le pays.
L’élection présidentielle prévue le 21 juin 2014.
Dans tout pays réellement démocratique, l’élection présidentielle constitue un moment crucial, un événement majeur. Parce qu’elle a, elle doit avoir cette vertu première de permettre l’alternance politique, en donnant aux citoyens la possibilité de choisir librement l’homme ou la femme qui aura la charge, pendant une période définie, de conduire les affaires de leur pays. Mais cette vertu ne peut s’exercer que dans un contexte politique préélectoral apaisé et serein. Contexte qui permette à tout celui qui le souhaite d’être candidat, non pas pour faire de la figuration, ni même pour être nécessairement élu, mais pour participer à une élection dont le calendrier, l’organisation matérielle, le déroulement, la supervision, les règles, les conditions et garanties de transparence et de régularité sont connus d’avance, mais surtout définis d’un commun accord avec tous les acteurs. Ce contexte et ses caractéristiques font manifestement défaut. Faute de concertation et de dialogue avec l’opposition dotée d’un poids politique national indiscutable, et seule capable, par cela même, de susciter l’alternance politique dans le pays. Résultat : un boycott massif de la dite opposition ; une élection sans suspense, dépourvue d’intérêt, décidée unilatéralement et dont les résultats sont bien connus d’avance. Une élection dont on sait avant même qu’elle ait lieu qu’elle ne conduira à aucune alternance.
Je voudrais vous demander, Monsieur le Président, d’œuvrer pour que dans notre pays l’alternance politique par voie démocratique devienne une pratique si courante qu’elle s’inscrive définitivement dans nos mœurs politiques. Ma modeste conviction est que la perspective réelle d’une alternance politique facilitera l’avènement d’une Mauritanie égalitaire, plus juste, plus apte à faire face à ses problèmes et à créer progressivement les conditions de son bien-être. En effet, quand tout candidat à une élection présidentielle saura qu’il n’aura à faire qu’un mandat ou deux, pas plus ; quand chaque chef d’Etat saura qu’il aura éventuellement à rendre des comptes au pays au terme de sa mandature, alors, oui, tout ne deviendra pas ipso facto rose dans notre pays, mais nous serions à l’abri de beaucoup de pratiques et de dérives despotiques que nous avons connues. Et le climat social et politique y gagnera beaucoup en sérénité. Sans laquelle le vivre-ensemble dans une Mauritanie juste et égalitaire est illusoire.
Ecoute, concertation, dialogue, ouverture
L’écoute, la concertation, le dialogue, l’ouverture politique, d’une certaine façon ces notions se posent en filigrane dans chacune des quatre questions que je viens de soulever, et qui vous interpellent, Monsieur le Président. Elles en forment même le fil rouge, en ce sens que la résolution des dites questions — et celle de bien d’autres auxquelles notre pays est confronté depuis son indépendance — est souvent fonction de l’aptitude à traduire dans les faits ces notions. Il est de notoriété publique que vous rencontrez beaucoup de responsables politiques, de l’opposition ou de la « majorité présidentielle », ou de la société civile. Sur votre initiative ou à leur demande. Il ne serait donc pas conforme à la réalité des faits de dire que vous ne pratiquez pas l’écoute, la concertation, le dialogue et l’ouverture. Mais l’écoute, la concertation, le dialogue et l’ouverture n’ont de sens que s’ils permettent d’apaiser le climat politique, de favoriser la résolution des problèmes, et, en suscitant une adhésion massive des acteurs politiques et des citoyens, de faire évoluer positivement le pays. Il est manifeste que nous ne sommes guère dans cette configuration, si l’on considère les critiques qui vous sont sans cesse adressées, notamment à propos de l’application de l’accord issu des négociations de Dakar, hier, et de celles qui, aujourd’hui, sont formulées suite aux discussions non abouties à propos de l’organisation et du déroulement de l’élection présidentielle prévue le 21 juin 2014.
Ouverture et concertation constructive, voici ce que j’en disais dans un article publié le 29 août 2009 (après une autre élection présidentielle que vous avez remportée, celle du 18 juillet 2009), sous le titre « Élection présidentielle du 18 juillet 2009 » : « La nature du climat politique dans le pays est pour une grande part déterminée par le caractère des rapports que le régime saura établir avec l’opposition. Quels que soient ses faiblesses et ses défauts, l’opposition existe, il faut en tenir compte. Comment ? En institutionnalisant la concertation avec elle ; en l’associant à la réflexion et même à la gestion de dossiers névralgiques. Une concertation permanente avec l’opposition et la société civile favorise l’instauration de rapports apaisés, la compréhension des positions de tous les protagonistes et de leurs fondements ; elle réduit simplement les risques de conflits, de crises. Et cela, c’est déjà beaucoup de gagné. »
L’écoute, la concertation, le dialogue et l’ouverture, l’évolution du monde, la mondialisation des problèmes et des crises en ont fait une méthode dont se servent beaucoup de dirigeants, y compris ceux des pays les plus développés, dans la gestion et la conduite des affaires de leur pays. Puissiez-vous, Monsieur le Président, pour le plus grand bien du pays, faire davantage preuve de volonté d’écoute et d’ouverture, de disposition à la concertation et au dialogue.
Soyez assuré, Monsieur le Président, de toute ma considération, qu’accompagne une chaleureuse poignée de main.
BOYE Alassane Harouna.
8 juin 2014
Source: BOYE Alassane Harouna
Parfois source de désagréments, Internet et les réseaux sociaux ont aussi leurs bienfaits, au nombre desquels cette fonction magique qui est la leur : établir ou rétablir le contact ; créer une proximité, voire une affinité entre personnes pourtant très éloignées les unes des autres géographiquement.
La dernière fois que nous nous sommes vus, c’était au milieu des années 90, à Nouakchott, chez vous ; la première, rendue possible grâce à un ami commun, officier, qui n’est plus de ce monde, se situe au tout début des années 80, toujours à Nouakchott, mais cette fois-ci à l’État-major national de l’armée. Ces considérations m’autorisent, je pense, à vous considérer comme un ami, même après votre accession à la plus haute fonction de l’Etat, et en dépit des réserves et regards critiques que j’ai toujours portés et porte aujourd’hui encore sur plusieurs aspects de votre conduite des affaires du pays.
Depuis plusieurs mois nous voilà amis, cette fois-ci, sur Facebook. C’est la mode, entretenue par le besoin humain de faire lien. Mode à laquelle des personnalités de divers horizons sacrifient (hommes politiques, hommes d’affaires, intellectuels, écrivains, journalistes, artistes …). Communication et visibilité obligent. Mais quand, m’adressant à vous par la présente, je parle d’amitié, je privilégie et fais plutôt référence à cette amitié qui tient aux considérations susmentionnées ; amitié tout autre que celle que désignent habituellement les relations virtuelles sur Facebook.
Ainsi, par la faculté du réseau social nous renouons le contact, à distance. Par ce biais, me voilà invité par vous, comme cela est d’usage dans cet espace social, à aimer votre page intitulée « Tous ensemble pour la Mauritanie ». Invitation acceptée. Parce que l’intitulé de votre page, Monsieur le Président, est à la fois un espoir et un rêve. Rêve que caresse tout Mauritanien honnête et sincère. Il constitue même un immense programme politique, à la réalisation duquel tous les Mauritaniens sans distinction eussent bien voulu prendre part, si les possibilités réelles leur en étaient offertes. C’est donc tout naturellement que je saisis cette opportunité pour vous adresser, en cette veille de l’élection présidentielle à laquelle vous vous présentez, ces quelques observations. Elles sont incontournables dès lors qu’il est question d’unité, de rassemblement des Mauritaniens pour la construction et le bien-être du pays, toutes choses que requiert la mise en œuvre efficiente de votre formule, « Tous ensemble pour la Mauritanie », que vous avez choisie pour nommer votre Page Facebook.
Le « recensement à vocation d’état civil »
« Tous ensemble pour la Mauritanie ». Quel beau mot d’ordre. Quel sublime slogan pour mobiliser et rassembler tous les Mauritaniens, non seulement pour des raisons d’ordre conjoncturel liées à l’actuelle campagne électorale en vue de l’élection présidentielle prévue le 21 juin 2014, mais pour construire, enfin, une Mauritanie égalitaire, juste, solidaire et démocratique. « Tous ensemble pour la Mauritanie », plus qu’une formule, cela a valeur de programme politique ou de projet de société, dès lors qu’il est entendu qu’il s’agit bien de bâtir une Mauritanie inclusive, débarrassée du racisme d’Etat et de l’esclavage avec ses ravages indescriptibles. Quel Mauritanien tant soit peu au fait des différentes séquences constitutives de l’histoire mouvementée de notre pays avant et après l’indépendance n’aurait pas promptement et avec enthousiasme souscrit à toute idée ou initiative d’un rassemblement national et patriotique pour l’édification d’une Mauritanie émancipée, moins endeuillée, moins tragique, plus fraternelle, plus joyeuse, plus solidaire ? Car, c’est en cela — la réalisation de cette Mauritanie ainsi définie et présentée — que réside, à mon sens, le sens profond et noble de l’appel dont votre page porte le nom : « Tous ensemble pour la Mauritanie ».
Mais pour que cet appel soit réellement mobilisateur, pour lui donner une âme et un destin, pour le traduire dans les faits, pour que tous puissent être « ensemble pour la Mauritanie», ne faudrait-il pas au préalable qu’il y eût une Mauritanie sans exclusive, une et indivisible, et non une Mauritanie dans laquelle des milliers de Mauritaniens sont dépossédés de leur « Mauritanité », c’est-à-dire de leur citoyenneté ? Quel gâchis pour une population aussi peu nombreuse pour une superficie qui fait partie des plus grandes de l’Afrique ! Quelle douloureuse et mortelle blessure pour l’unité et la cohésion nationale ! Vous l’avez compris, Monsieur le Président, je veux parler de ce « recensement à vocation d’état civil » qui a fait couler tant d’encre et de salive, qui a provoqué tant de protestations, d’indignations et de révoltes. Et cela continue. Pourquoi ? Question à laquelle j’ai tenté, pour ma part, d’apporter quelques éléments de réponse dans un article intitulé « Un présent qui s’explique à partir d’un passé récent », rédigé le 5 août 2011 et publié sur plusieurs sites de notre pays. « Il vise donc [le recensement à vocation d’état civil] par définition, à formaliser l’identité du citoyen, à fixer son appartenance nationale, qui le distinguera des citoyens d’autres pays. Le lui refuser pour des motifs aussi grotesques que ceux qu’on entend, c’est lui refuser sa citoyenneté, c’est nier son identité, c’est en faire un paria sur sa terre natale, celle de ses aïeux, c’est l’exclure de la communauté nationale. »
Dans ces conditions frustrantes, choquantes, humiliantes, quelle réponse favorable à votre appel, pourtant juste et noble, peut-on raisonnablement attendre de la part de ces centaines de milliers de Mauritaniens noirs de l’intérieur et de l’extérieur qui défilent et peinent depuis près de quatre ans devant les Centres de recensement en Mauritanie et les ambassades du pays, rien que pour obtenir ce droit inaliénable qui est pourtant le leur : leur « Mauritanité », leur nationalité ? Aucune. Quelle réponse positive espérer de la part de ces milliers de déportés négro-africains revenus au pays après plusieurs années de vie d’errance, de souffrance, mais qui y vivent encore comme des parias, et dont aucun des droits spoliés n’est à ce jour recouvré ? Aucune. Et, chose terrible, ce sont ces anciens déportés qui furent obligés, pour attirer l’attention du monde et la vôtre sur leur sort, d’effectuer le 25 avril 2014, une marche de plus de 300 Km pour rejoindre Nouakchott, à partir de Boghé.
Je ne puis à ce niveau, Monsieur le Président, m’empêcher de vous demander de revoir, pour les redéfinir, les critères, les conditions et procédures de « recensement à vocation d’état civil » de sorte qu’aucun Mauritanien ne soit lésé et que tous puissent se recenser et jouir de tous les droits qui découlent de cet acte citoyen.
Les terres du Sud
Dans mon texte susnommé j’évoquais, aussi, cette question vitale pour les populations établies le long du Fleuve Sénégal en ces termes : « Les terres constituent, dans le milieu négro-africain de Mauritanie plus qu’ailleurs sans doute, plus qu’un moyen de production et de subsistance ; leurs histoires se confondent souvent avec celles des familles ; elles symbolisent un passé, désignent une ascendance ; elles sont un legs sacré, un patrimoine inaliénable dont le mode de transmission de génération en génération est régi par le droit coutumier. Pour tout dire, elles sont une partie constitutive de l’identité de leurs propriétaires. Dis-moi ta zone de culture, dis-moi où se situent tes champs, je te dirai qui tu es et qui sont les propriétaires des champs qui sont contigus aux tiens. Ignorer les liens indéfectibles qui lient, ici plus qu’ailleurs, le paysan noir à ses terres, c’est ne rien connaître au b.a.-ba en matière d’histoire ou de culture négro-africaine du pays. Ou vouloir délibérément précariser davantage des populations déjà dépourvues du minimum nécessaire pour une existence décente. »
Sur cette question, je souhaiterais vous demander qu’une nouvelle politique foncière soit élaborée en concertation étroite avec les populations concernées et avec leurs représentants légitimes, librement choisis par eux. Et que cette politique tienne compte du droit coutumier et des intérêts fondamentaux des populations locales qui vivent depuis des siècles sur et de ces terres, les leurs, et de l’élevage. En outre, que toute cession de propriété foncière, si cession au profit de l’Etat ou d’hommes d’affaires, il devait y avoir, se fasse sans coercition, sans chantage, sans pression, mais sur la base d’un consentement des populations et dans le respect absolu de leurs intérêts.
Un débat national autour de la cohabitation
Ayons le courage de le dire : la guerre du Sahara exceptée, les principales secousses et tragédies vécues par le pays depuis son indépendance découlent des tensions et des conflits intercommunautaires. 1966 fut tragique. Mais il n’a pas empêché 1989, qui n’a pas empêché 1990/1991. A partir de ce constat schématiquement exposé, ayons le courage et la volonté politique d’engager un débat national sur la cohabitation entre nos deux grandes communautés — Quel mode de cohabitation ? Quels mécanismes pour la contrôler et la réguler ? —, sur nos institutions, leur fonctionnement, leur perfectionnement, etc. Car, on le voit bien, le recensement à vocation d’état civil, la question foncière, la question des déportés, qui est un volet majeur du Passif humanitaire, toutes ces questions, et d’autres, sont intimement liées à la problématique de la cohabitation. Dans l’organisation et la conduite dans la sérénité et dans un esprit de conciliation de ce débat national, nous avons tout à gagner. Et rien à y perdre, ai-je envie de dire. Permettez-moi, Monsieur le Président, de vous convier à en prendre l’initiative historique, et salvatrice pour le pays.
L’élection présidentielle prévue le 21 juin 2014.
Dans tout pays réellement démocratique, l’élection présidentielle constitue un moment crucial, un événement majeur. Parce qu’elle a, elle doit avoir cette vertu première de permettre l’alternance politique, en donnant aux citoyens la possibilité de choisir librement l’homme ou la femme qui aura la charge, pendant une période définie, de conduire les affaires de leur pays. Mais cette vertu ne peut s’exercer que dans un contexte politique préélectoral apaisé et serein. Contexte qui permette à tout celui qui le souhaite d’être candidat, non pas pour faire de la figuration, ni même pour être nécessairement élu, mais pour participer à une élection dont le calendrier, l’organisation matérielle, le déroulement, la supervision, les règles, les conditions et garanties de transparence et de régularité sont connus d’avance, mais surtout définis d’un commun accord avec tous les acteurs. Ce contexte et ses caractéristiques font manifestement défaut. Faute de concertation et de dialogue avec l’opposition dotée d’un poids politique national indiscutable, et seule capable, par cela même, de susciter l’alternance politique dans le pays. Résultat : un boycott massif de la dite opposition ; une élection sans suspense, dépourvue d’intérêt, décidée unilatéralement et dont les résultats sont bien connus d’avance. Une élection dont on sait avant même qu’elle ait lieu qu’elle ne conduira à aucune alternance.
Je voudrais vous demander, Monsieur le Président, d’œuvrer pour que dans notre pays l’alternance politique par voie démocratique devienne une pratique si courante qu’elle s’inscrive définitivement dans nos mœurs politiques. Ma modeste conviction est que la perspective réelle d’une alternance politique facilitera l’avènement d’une Mauritanie égalitaire, plus juste, plus apte à faire face à ses problèmes et à créer progressivement les conditions de son bien-être. En effet, quand tout candidat à une élection présidentielle saura qu’il n’aura à faire qu’un mandat ou deux, pas plus ; quand chaque chef d’Etat saura qu’il aura éventuellement à rendre des comptes au pays au terme de sa mandature, alors, oui, tout ne deviendra pas ipso facto rose dans notre pays, mais nous serions à l’abri de beaucoup de pratiques et de dérives despotiques que nous avons connues. Et le climat social et politique y gagnera beaucoup en sérénité. Sans laquelle le vivre-ensemble dans une Mauritanie juste et égalitaire est illusoire.
Ecoute, concertation, dialogue, ouverture
L’écoute, la concertation, le dialogue, l’ouverture politique, d’une certaine façon ces notions se posent en filigrane dans chacune des quatre questions que je viens de soulever, et qui vous interpellent, Monsieur le Président. Elles en forment même le fil rouge, en ce sens que la résolution des dites questions — et celle de bien d’autres auxquelles notre pays est confronté depuis son indépendance — est souvent fonction de l’aptitude à traduire dans les faits ces notions. Il est de notoriété publique que vous rencontrez beaucoup de responsables politiques, de l’opposition ou de la « majorité présidentielle », ou de la société civile. Sur votre initiative ou à leur demande. Il ne serait donc pas conforme à la réalité des faits de dire que vous ne pratiquez pas l’écoute, la concertation, le dialogue et l’ouverture. Mais l’écoute, la concertation, le dialogue et l’ouverture n’ont de sens que s’ils permettent d’apaiser le climat politique, de favoriser la résolution des problèmes, et, en suscitant une adhésion massive des acteurs politiques et des citoyens, de faire évoluer positivement le pays. Il est manifeste que nous ne sommes guère dans cette configuration, si l’on considère les critiques qui vous sont sans cesse adressées, notamment à propos de l’application de l’accord issu des négociations de Dakar, hier, et de celles qui, aujourd’hui, sont formulées suite aux discussions non abouties à propos de l’organisation et du déroulement de l’élection présidentielle prévue le 21 juin 2014.
Ouverture et concertation constructive, voici ce que j’en disais dans un article publié le 29 août 2009 (après une autre élection présidentielle que vous avez remportée, celle du 18 juillet 2009), sous le titre « Élection présidentielle du 18 juillet 2009 » : « La nature du climat politique dans le pays est pour une grande part déterminée par le caractère des rapports que le régime saura établir avec l’opposition. Quels que soient ses faiblesses et ses défauts, l’opposition existe, il faut en tenir compte. Comment ? En institutionnalisant la concertation avec elle ; en l’associant à la réflexion et même à la gestion de dossiers névralgiques. Une concertation permanente avec l’opposition et la société civile favorise l’instauration de rapports apaisés, la compréhension des positions de tous les protagonistes et de leurs fondements ; elle réduit simplement les risques de conflits, de crises. Et cela, c’est déjà beaucoup de gagné. »
L’écoute, la concertation, le dialogue et l’ouverture, l’évolution du monde, la mondialisation des problèmes et des crises en ont fait une méthode dont se servent beaucoup de dirigeants, y compris ceux des pays les plus développés, dans la gestion et la conduite des affaires de leur pays. Puissiez-vous, Monsieur le Président, pour le plus grand bien du pays, faire davantage preuve de volonté d’écoute et d’ouverture, de disposition à la concertation et au dialogue.
Soyez assuré, Monsieur le Président, de toute ma considération, qu’accompagne une chaleureuse poignée de main.
BOYE Alassane Harouna.
8 juin 2014
Source: BOYE Alassane Harouna
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