Kofi Annan, mon sauveur, déjà 8 ans!



Huit ans exactement après votre rappel à Dieu, je ne vous ai pas oublié. Il y a huit ans, jour pour jour, l’un des fils les plus respectés de l’Afrique nous quittait. Il était l’enfant prodige du pays de Kwame Nkrumah. Il a été le premier Africain noir à devenir secrétaire général des Nations unies. Il a aussi reçu le Prix Nobel de la paix. Son nom était Kofi Annan.
Je n’oublierai jamais cet homme de paix. Son intervention diplomatique, ferme et décisive, m’a sauvé d’une mort qui semblait pourtant inévitable à un moment crucial de ma vie. Cet épisode fait maintenant partie de ma mémoire comme l’un des moments les plus durs, mais aussi les plus marquants, de mon parcours de lutte.

En 1999, mon engagement politique et ma lutte contre le racisme d'État et les injustices sociales en Mauritanie ont fini par déranger profondément le régime du colonel Maaouiya Ould Taya. Depuis Dakar, où je vivais à l'époque, je continuais sans relâche ce combat, surtout grâce à notre journal Le Flambeau et à mes interventions dans les médias. Nouakchott considérait que ma présence au Sénégal montrait une sorte de complicité ou même une approbation des autorités sénégalaises envers notre lutte. Les responsables de la sûreté sénégalaise me l’avaient d’ailleurs dit clairement quand j’ai été convoqué au ministère de l’Intérieur. Le régime de Nouakchott a même exercé de fortes pressions sur les autorités sénégalaises. Il les a menacées de soutenir le MFDC si elles me laissaient continuer à m’exprimer dans les médias. La preuve la plus claire de ces pressions a été la mise en demeure qui m’interdisait toute activité politique et la diffusion du Flambeau sur le territoire sénégalais. Cette décision portait la signature du directeur de la Sûreté nationale de l’époque. Je compris alors que la situation devenait plus difficile.

Le 7 juillet 1999, je devais quitter Dakar pour aller vivre dans mon nouveau pays d’asile, la Suède. J’avais obtenu l’asile politique. Mon billet était en main. Mon visa était prêt et toutes les démarches nécessaires avaient été faites. Mais, juste avant le départ, mon destin a changé. À la demande du régime du colonel Ould Taya, la police m’a arrêté à l’aéroport Léopold-Sédar-Senghor de Dakar.
Deux policiers sénégalais m’ont empêché d’entrer dans la salle d’attente. Ils n’ont rien voulu entendre de mes explications. Ils m’ont juste fait comprendre qu’ils suivaient les ordres de leurs supérieurs. En quelques minutes, on m’a enlevé ma liberté de mouvement et la possibilité d’aller en Suède. Pourtant, j’y avais obtenu l’asile. Je ne savais pas encore que ma vie dépendait de l’aide d’une femme courageuse. Tami Sharpi, une Américaine chargée de la réinstallation au Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, m’avait accompagné et suivait à distance mon interpellation. Elle comprit tout de suite la gravité de la situation.
Elle courut prévenir les responsables du HCR. Elle revint avec un ami sénégalais, commissaire de police GF, un cousin sérère. Ensemble, ils réussirent à empêcher ce qui semblait être une tentative d’enlèvement ou d’extradition secrète. Tami Sharpi signale alors le problème au délégué régional du HCR pour l’Afrique de l’Ouest. L’affaire remonta jusqu’au sommet. Le délégué informe le secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan. Et Kofi Annan intervint. Il contacte ensuite le président sénégalais de l’époque, Abdou Diouf, pour lui demander de me laisser quitter le Sénégal sans danger. Il demande aussi aux autorités sénégalaises si elles sont prêtes à prendre la responsabilité historique de me remettre à Nouakchott. Elles savaient, ou pouvaient raisonnablement prévoir, ce qui risquait de m’arriver après mon extradition. Elles ne voulurent pas ou n’osèrent pas prendre cette responsabilité.

C’est ainsi que, grâce à l’intervention de cet homme que je considère comme un vrai ange gardien, j’ai pu échapper à ce qui aurait pu être une tragédie. À Nouakchott, je pense que la police du régime attendait seulement que je sois « livré ». Mon extradition aurait pu vouloir dire pour moi la prison. La torture. Même la mort. Mais le destin en décida autrement.
Et derrière ce destin, des femmes et des hommes ont refusé de rester indifférents. Tami Sharpi a montré du courage. Le HCR est resté vigilant. Mais surtout, un homme a pris la parole, car sa position et sa conscience lui demandaient de défendre la dignité humaine : Kofi Annan.
Je raconte juste un bout de la mienne, comme je l’ai vécu et comme il reste dans ma mémoire. Pour moi, Kofi Annan n’était donc pas seulement le secrétaire général de l’ONU. Il n’était pas seulement le Prix Nobel de la paix. Il n’était pas seulement le grand diplomate africain ou l’enfant illustre du Ghana de Kwame Nkrumah. À un moment important de ma vie, il est intervenu et cela a aidé à me sauver la vie. C'est pour cette raison que je me souviens de lui d'une façon spéciale. Voilà pourquoi, huit ans après sa disparition, je ressens encore le besoin de lui dire : MERCI, KOFI. Merci d’avoir parlé pour moi quand j’aurais pu être réduite au silence. Merci d’avoir choisi, parmi les jeux diplomatiques et les luttes de pouvoir, le côté de la vie et de la dignité humaine.

Que ton âme repose en paix. Que la terre te soit douce, digne fils d’Afrique. Que le Dieu Éternel vous reçoive dans Son Royaume. Votre vie sur cette terre aura eu un sens.
Demain, il fera jour. Et la lutte continue.

Kaaw Elimane Bilbassi Touré

Mardi 18 Août 2026
Boolumbal Boolumbal
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