Marche contre le racisme et l’extrêmisme : Au discours de la haine, le président oppose un discours de la colère!



Mercredi 09 janvier 2019. Une foule immense et bigarrée occupe le vaste espace de l’ancien aéroport de Nouakchott.

Le décor était suffisamment campé pour une marche dédiée à l’unité nationale à travers des slogans et autres formes d’expression pour donner un cachet officiel à cette manifestation préparée depuis quelques semaines par le parti au pouvoir et ses alliés. Une journée « marchée et payée » pour les fonctionnaires et autres employés. Vers les coups de 09 heures, une marée humaine déferle en direction de l’ancien aéroport sur l’avenue Gamal Abdel Nacer.

Un véritable marathon auquel des milliers de marcheurs ont pris part pour se joindre à l’appel du Président de la République adressé aux mauritaniens « de s’unir pour combattre le discours de la haine ».

Tous les points d’accès étaient barricadés, et seuls les passages piétons y avaient droit. Un raz- de- marée humaine compact s’est formé dans tous les sens pour créer une ambiance autour du podium aménagé pour la circonstance.

Peu avant son installation sur l’estrade un mouvement de panique causé par la chute d’un pan du podium se créa. Un homme sera touché par cet incident : le ministre délégué auprès du ministre de l’Economie et des Finances, chargé du Budget Mohamed Ould Kembou.

Les choses rentrent dans l’ordre. L’artisan de cette grande messe populaire ne tarda pas à s’adresser du haut de la tribune au public. D’abord par une expression de reconnaissance à l’endroit d’un peuple solidaire de cette marche contre la haine. Et de poursuivre un discours enflammé contre ceux que Mohamed Ould Abdel Aziz a qualifié de commerçants de la haine et de la division contre lesquels il invite les mauritaniens à se dresser en rempart et auxquels il faut tourner le dos. Revenant sans cesse sur la propagande haineuse de ceux qu’il traite de conspirateurs contre la paix et la cohésion nationale , le président tout noir de colère accumule les diatribes et promet à ces pyromanes d’un autre âge le pire des châtiments dans l’application des dispositions juridiques criminalisant tout comportement appelant à la violence à caractère raciale ou politique.

Allant dans tous les sens et sans réellement adopter une trajectoire méthodique pour mieux orienter ses idées l’’orateur du jour continuait à procéder sous le sceau de l’emportement par juxtaposition syntaxique de ses idées, à l’emporte -pièces sur les causes réels ou supposés et les effets se rapportant à cette campagne fumigène ourdie par des « ennemis de la Mauritanie pour saper son unité et ses valeurs citoyennes »

Les allusions ne manquent pas pour diaboliser ces « colporteurs de la surenchère politique » qui cherchent dit-il, à détruire les acquis démocratiques et réalisations accomplies cette dernière décennie ». Passés ces moments d’attaques en règle, le président rappelle que seule l’école constitue et constituera l’ultime voie pour assurer l’unité nationale. Seule par l’éducation pourront s’ancrer les idéaux de paix et de justice. Plus de 20 minutes d’horloge ont permis au président de se défouler autour d’un sujet d’une extrême gravité et qu’il tient à évacuer des cœurs et des consciences en dégainant sa colère par un exercice de la communication publique qui pouvait mieux gagner en adresse.

Premier hic !

L’occasion était belle pour un président à la tête d’une manifestation citoyenne de faire un petit coup médiatique sympathique et rassembleur. Face à toutes les composantes de la Mauritanie, l’amorce d’un discours unitaire par l’expression des salutations dans les différentes langues serait un exercice de communication marquant un événement dédié à l’unité nationale. Cela, n’enfreint point la constitution et le président serait en parfaite cohérence avec un tel projet si tant est qu’il se materniserait par des actes forts. Et ce n’est pas compliqué de le faire. Sans verser dans le sectarisme, le premier citoyen doit se faire le devoir d’apprendre quelques rudiments de toutes les langues pour donner en premier l’exemple.

Deuxième hic !

Avant de terminer son discours, le président pourrait en cette occasion rare demander au public de garder patience pour écouter la traduction de son discours dans les autres langues nationales. Aussitôt le discours terminé les foules se sont dispersées pour tourner le dos aux traducteurs, laissant derrière des mots, rien que des mots suspendus dans les airs d’une manifestation qui a raté l’occasion de souder les rangs et jeter symboliquement les bases dé reconstruction d’une unité fissurée par des préjugés qui ont fragilisé la cohabitation entre les franges nationales.

Un discours virulent … pas de propositions…


En faisant sienne cette marche gigantesque, le président a réussi au moins à remplir les rues et l’ancien aéroport de Nouakchott. Il a démontré sa capacité de sévir verbalement contre les « ennemis de l’unité » tapis selon lui dans les réseaux sociaux mais aussi dans des milieux qu’il n’a pas nommés. En revanche, il a laissé bien des mauritaniens sur leur faim. Et pour cause !

Le président n’est pas allé au fond de sa pensée pour analyser les causes objectives qui minent l’unité nationale et qui ouvrent la voie à la propagation sur les réseaux sociaux et autres moyens d’expression de ce qu’il qualifie du discours de la haine. Cette crise qui est certes en partie favorisée par une politique d’éducation ratée est plus profonde que cela. Elle trouve son pendant dans l’injustice et les inégalités sociales et économiques et une juste répartition des ressources humaines et économiques du pays.

Il fallait annoncer les couleurs de profondes réformes pour afficher sa volonté de reconstruire l’unité avec des matériaux pérennes et non par le discours à l’état brut. Beaucoup de gens venus enthousiastes sont repartis déçus par un gros rassemblement qui n’a duré que le temps d’un discours de 20 mn qui n’a pas esquissé les fondements d’un projet d’Etat unitaire.

Reportage, analyse, décryptage par Cheikh Tidiane Dia

Source : Le Rénovateur Quotidien (Mauritanie)

Jeudi 10 Janvier 2019
Boolumbal Boolumbal
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