14 septembre 2017 – 14 septembre 2026
Neuf ans déjà.
Neuf années se sont écoulées depuis que Djibo Leyti Kâ, l'enfant prodige de Barkedji nous a quittés. Neuf années depuis que s’est éteinte une voix, mais pas une mémoire. Car certains hommes disparaissent physiquement sans jamais disparaître de l’histoire, de la conscience de ceux qui les ont connus et des combats qu’ils ont accompagnés. Djibo Kâ est de ceux-là.
Je me souviens toujours de l’Homme.
Je me souviens de sa voix, de sa dignité, de son courage et de cette fraternité qui, dans les moments difficiles, ne s’expliquait pas : elle se vivait.
C’était en juillet 1999, en plein été, sous le soleil ardent de Dakar. Le gouvernement sénégalais du président Abdou Diouf venait de décider mon expulsion du pays de la Téranga, sous la pression diplomatique du dictateur de Nouakchott, le colonel Maaouya Ould Sid’Ahmed Taya.
Dans cette épreuve, alors que beaucoup pouvaient choisir le silence ou la prudence, Djibo Kâ choisit de parler. Dès qu’il apprit la décision, il convoqua en urgence une conférence de presse, en sa qualité de leader de l’URD, pour dénoncer ce qu’il qualifia lui-même de « décision injuste et arbitraire »
Je me trouvais alors dans les locaux du groupe Sud Communication, à l’immeuble Fahd, boulevard Djily Mbaye X rue Macodou Ndiaye, pour faire mes adieux à mes amis avant mon départ. Ma sœur et amie, Linguère Aissatou Alioune Fall dite Astou Fall, journaliste vedette de Sud FM à l’époque, ainsi que mon ami et captif sérère Abdoulaye Sacou Faye, me firent écouter dans leur studio l’intégralité de l’intervention de Djibo Kâ. Puis ils m’interviewèrent en direct dans l’édition spéciale de "Sud FM Midi", alors première radio privée et libre du Sénégal.
À ma sortie des studios, je me rendis à la rédaction de **Sud Quotidien** pour une autre interview. J’étais entouré de mes amis et frères : Bocar Niang, mon complice, Grand Demba Ndiaye, Grand Latif Coulibaly, Mamadou Mika Lom, feu Mame Ollé Faye — je revois encore les larmes de MOF, mon frère sérère, qui trouvait cette décision profondément injuste — et mon camarade Abda Wone, alors jeune stagiaire à Sud Quotidien.
Et puis, alors que je n’avais pas encore terminé mes adieux, on me tendit un téléphone.
« Kaaw, Il y a quelqu’un qui veut te parler. »**
À l’autre bout du fil, une voix familière :
« C’est bien Kaaw ? »
— « Oui, c’est bien moi. »
Alors il me répondit en pulaar :
« Ko miin Jibo Kâ, no mbaɗɗaa ? »
*« C’est moi, Djibo Kâ. Comment vas-tu ? »*
Après les salutations d’usage, sa voix grave, fraternelle et indignée résonna encore dans ma mémoire :
« Kaaw, vous avez tout notre soutien et toute notre solidarité dans cette épreuve. Nous nous insurgeons contre cette décision arbitraire du gouvernement. Vous n’êtes pas des bandits, ni des voleurs, mais de vrais combattants de la liberté. Vous méritez le respect de tous les démocrates, des gouvernements et des dignes fils de l’Afrique. »
Il me donna ensuite des conseils d’aîné, d’oncle, mais aussi d’homme d’État. Il me demanda de rester en contact avec lui, de lui donner de mes nouvelles et de l’informer de la suite du dossier.
Je n’ai jamais oublié ces paroles.Je n’ai jamais oublié cette voix.
Et lorsque, des années plus tard, j’appris en direct, depuis l’Assemblée nationale du Sénégal, par la voix du président Abdoulaye Makhtar Diop, l’annonce de la disparition de Djibo Kâ sur les ondes de RFM, ce sont précisément ces mots qui me revinrent à l’esprit.
Djibo Kâ était un noble au sens le plus profond du terme. Il incarnait ce que la tradition pulaar appelle le **pulaagu** : la dignité, le courage, la générosité, la retenue, l’honneur et la fidélité à la parole donnée.
Il fut parfois incompris. Il fut parfois contesté. Il fut parfois combattu. Mais ceux qui l’ont véritablement connu savent qu’il était un homme de foi, de convictions et de principes.
Un homme d’État.
Un républicain jusqu’à la moelle. Un commis de l’État profondément attaché au droit et aux valeurs de la République.
Un homme politique capable de lire les rapports de force, d’analyser les situations avec lucidité et de prendre ses responsabilités lorsque les circonstances l’exigeaient. Il avait fait sienne la maxime des « analyses concrètes des situations concrètes », quitte, parfois, à dévaliser Lénine pour nourrir son bréviaire politique !
Mais au-delà de la politique, il y avait chez Djibo Kâ une conviction plus profonde : celle que la dignité d’un homme ne se négocie pas. En 1996, lorsqu’il secoua les racines du baobab socialiste, il contribua à ouvrir une brèche qui participa, quelques années plus tard, à l’alternance démocratique de 2000 au Sénégal.
Il fut un acteur majeur de l’histoire politique contemporaine du Sénégal.
Un grand Homme d’État.
Un panafricaniste convaincu.
Un homme de caractère.
Un homme de parole.
Un Pullo fier de son identité.
Un patriote sincère.
Aujourd’hui, neuf ans après sa disparition, je ne veux pas seulement rendre hommage à Djibo Kâ. Je veux témoigner. Parce que les générations futures doivent savoir qu’en juillet 1999, alors que j’étais frappé par une décision d’expulsion, un homme politique sénégalais eut le courage de se lever publiquement pour la dénoncer. Je veux témoigner parce que les morts ne meurent véritablement que lorsque les vivants cessent de raconter ce qu’ils ont fait disait un sage de chez moi.
Et moi, je me souviens. Et tant que ma mémoire restera vivante, Djibo Leyti Kâ restera vivant dans mon témoignage.
Pullo wirniima kono jaambaraagal makko e golle makko majjataa haa bada, taarik yejjittaa.
À Dieu nous appartenons et à Lui nous retournons.
Yo Alla yurmo mo, yaafo mo.
Yo Alla haarnu mo Aljanna. Aamiin !
Qu’Allah, le Tout-Puissant, lui fasse miséricorde, lui pardonne ses fautes et l’accueille dans Son Saint Paradis.
Repose en paix doyen!
Et la lutte continue.
Kaaw Elimane Bilbassi Touré

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