DEVOIR DE MÉMOIRE: Septembre 1986- Septembre 2026 : Nos années de braise racontées à mon fils



C’était le 4 septembre 1986.
Ce jour-là commença une longue nuit dont les flammes allaient embraser notre pays et marquer à jamais la mémoire de toute une génération. Ce fut le début des premières arrestations de militants et de sympathisants de notre mouvement, les FLAM, à la suite de la publication du « Manifeste du Négro-Mauritanien opprimé ».

En publiant ce Manifeste en 1986, nous avions voulu mettre des mots sur une réalité que beaucoup s’obstinaient à nier : l’existence de profonds problèmes de coexistence entre les différentes composantes de la société mauritanienne. Nous en avions également décrit les mécanismes et les causes, tout en alertant sur les conséquences dramatiques auxquelles cette situation pouvait conduire si aucune solution juste et durable n’était trouvée à temps.

Nous avions notamment averti que la persistance de ces injustices pouvait conduire le pays vers une confrontation fratricide, voire vers la guerre civile.

Enfin, nous avions lancé un appel à l’ouverture d’un débat national sur cette question.

L’esprit du Manifeste était celui de patriotes sincères qui, par devoir envers leur pays, voulaient attirer l’attention des pouvoirs publics sur les fractures profondes de la nation afin qu’elles puissent être résolues avant qu’il ne soit trop tard.

Mais quelle fut la réponse du gouvernement de Maawiya Ould Sid’Ahmed Taya ?

Elle fut cinglante, féroce et sanglante.

À partir de 1986, le système d’apartheid mauritanien allait systématiser, dans le cadre de sa consolidation, une politique de répression et de mise à l’écart de la communauté noire dans tous les domaines de la vie nationale.

En septembre de cette même année, prenant pour prétexte la publication du « Manifeste du Négro-Mauritanien opprimé », l’État procéda arbitrairement à l’arrestation d’une centaine d’intellectuels noirs. Ils furent soumis à des tortures inhumaines, jugés sommairement et lourdement condamnés. Des centaines d’autres furent révoqués de la fonction publique ou contraints à l’exil.

Puis vint 1987.

Les corps militaires et paramilitaires furent à leur tour frappés par une véritable purge, qui se solda par la radiation de plus de trois mille gendarmes, policiers, gardes et militaires noirs.

La politique de mise à l’écart prit progressivement une dimension plus sombre encore : celle d’une volonté délibérée d’anéantir la composante négro-mauritanienne, déjà largement sous-représentée dans les différents secteurs de l’État.

Après l’assassinat, le 6 décembre 1987, des lieutenants BA Seydi, Sy Saïdou et Sarr Amadou, le régime totalitaire du colonel Maawiya Ould Sid’Ahmed Taya s’attela à la liquidation physique de prisonniers politiques transférés à la prison-mouroir de Oualata.

Là, loin des regards et du monde extérieur, furent froidement assassinés l’écrivain Tène Youssouf Gueye, l’adjudant-chef Ba Alassane Oumar, le lieutenant Ba Abdoul Ghoudouss et le doyen Djigo Tafsirou.

Le pouvoir, engagé dans le démantèlement de la composante noire du pays, s’appuya notamment sur des réseaux baathistes et nassériens qui infiltrèrent progressivement l’appareil d’État à tous les niveaux et rivalisèrent de zèle dans la répression des populations noires.

Durant toute l’année 1988, les exactions devinrent des pratiques quotidiennes.

À Nouakchott, des élèves, des étudiants et des civils noirs qui avaient osé manifester contre l’injustice furent arrêtés, torturés et contraints de payer de lourdes amendes, fixées au gré de l’humeur des officiers de police.

À Kaédi, Djowol, Rosso, Sélibaby, Nouadhibou ou Zouérate, la même atmosphère de terreur s’installa. Arrestations, tortures, humiliations et amendes frappaient tous ceux qui osaient dire non à l’injustice.

La même année, le gouvernement envoya dans le Sud des brigades militaires composées exclusivement de Beydanes. Leur mission était d’exproprier les terres, de perquisitionner les villages et de désarmer les populations négro-africaines, placées dans un véritable état de siège.

C’est dans ce contexte de chasse à l’homme généralisée contre les Négro-Africains que survint le conflit communément appelé « conflit sénégalo-mauritanien ».

En avril 1989, le régime organisa ou laissa se développer une vague de massacres visant plusieurs centaines de Négro-Mauritaniens et d’autres ressortissants ouest-africains. Des femmes furent violées, des biens furent pillés, des familles furent brisées. Des dizaines de milliers de citoyens noirs furent déportés vers le Sénégal et le Mali. Leurs maisons, leurs terres et leurs biens furent confisqués. Beaucoup furent arrêtés, et nombre d’entre eux furent froidement exécutés.

La répression atteignit alors une dimension qui allait laisser une cicatrice indélébile dans la mémoire collective.

Cette politique délibérée d’élimination de la composante noire finit par instaurer une situation interne d’une extrême gravité, faisant des Négro-Mauritaniens les otages d’un système qui semblait avoir fait de leur existence même un problème à résoudre.

Le choix du régime de faire de la violence contre la composante noire une réponse aux problèmes de la Mauritanie, notamment à travers les événements d’avril 1989, leur préparation méthodique et leurs conséquences horribles, révélait l’ampleur de la menace qui pesait sur toute une communauté.

Et la terreur ne s’arrêta pas là.

En 1990, le même climat de peur continua de régner sur l’ensemble du territoire. Déportations, licenciements massifs, arrestations et exécutions sommaires prirent l’allure de véritables massacres.

C’est dans cette même logique de despotisme sanguinaire que le régime de Taya procéda, à la fin de 1990 et au début de 1991, à l’arrestation, une fois encore, de plus de trois mille Négro-Mauritaniens, civils et militaires, accusés, selon les prétextes désormais classiques, d’avoir comploté contre l’État.

En mars 1991, sous la pression nationale et internationale, la dictature recula. Elle procéda à des « remises de peine gracieuses » qui devaient aboutir à la « libération » de plusieurs prisonniers politiques négro-mauritaniens.

Mais derrière les mots officiels, il y avait les morts.

Des centaines d’hommes avaient été exécutés extrajudiciairement. Des milliers de personnes avaient disparu dans la vallée au cours de ces années de braise.

Dans la totalité des villes et villages du Sud, de Ndiago à Daffor, il n’existe pratiquement aucune famille négro-africaine qui ne porte encore dans sa chair ou dans sa mémoire la trace de cette tragédie : un exilé, un déporté, un assassiné, un disparu ou un homme, une femme, un enfant estropié à vie.

Le 4 septembre 1986, l’histoire de ces années de braise commençait ainsi.

Quarante ans plus tard, les blessures ne sont toujours pas refermées.

Que de larmes versées !
Que de sang répandu !
Que de paroles étouffées et de silences imposés !

Et pourtant, malgré les prisons, l’exil, la peur et la mort, la flamme ne s’est jamais éteinte.

Les FLAM d’hier, devenues les FPC d’aujourd’hui, furent parmi les premières à porter le flambeau de la résistance. Elles continuent, contre vents et marées, à lutter et à résister aux assauts du Système, de ses serviteurs et de ses alliés.

Une chose demeure certaine : on peut critiquer, dénoncer, reformuler, réformer, refonder ; on peut changer les mots, les hommes et les structures. Mais lorsque l’on revient à la question fondamentale de notre vivre-ensemble, on retrouve le même constat que celui posé dans le Manifeste du Négro-Mauritanien opprimé de 1986.

Et l’on retrouve aussi la même exigence : un dialogue intercommunautaire véritable pour bâtir un État juste, égalitaire, démocratique et non racial.

En ce jour de mémoire, mes pensées pieuses et militantes vont à tous nos martyrs tombés sur le champ d’honneur, à Oualata, Djreïda, Inal, Azlat, N’Beïka et dans toute la vallée.

Je pense à ceux dont les noms ont été gravés dans nos mémoires, mais aussi à ceux dont l’histoire n’a jamais retenu le nom.

Je pense aux familles qui attendent encore la vérité, aux exilés qui ont vieilli loin de leur terre, aux déportés qui portent leur pays dans leur cœur, et à tous ceux dont les blessures demeurent invisibles.

Je raconte ces événements à mon fils parce qu’une mémoire qui n’est pas transmise est une mémoire condamnée à disparaître.

Je lui raconte non pas pour nourrir la haine, mais pour que la vérité ne soit jamais sacrifiée au silence ; non pas pour transmettre la vengeance, mais pour que les générations futures comprennent le prix de l’injustice et la nécessité de construire enfin une nation où nul ne soit étranger chez lui.

Demain, il fera jour et la lutte continue.
Kaaw Elimane Bilbassi Touré

NB : Photo prise en mars 1987 à Kaédi, après ma sortie de prison.

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Vendredi 4 Septembre 2026
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