M. SIDI MOHAMED BOUBACAR, ANCIEN CANDIDAT À LA PRÉSIDENTIELLE: ‘’C’EST À SA CAPACITÉ DE RELEVER LES DÉFIS….



.et de rompre avec les méthodes du passé, à l’origine de la crise économique et sociale actuelle, que le président sera jugé’’
Le Calame : Vous venez d’être reçu par le président élu, Ould Ghazwani, chez qui vous avez décelé une volonté de dialogue et d’écoute de l’opposition. Cette rencontre signifie-t-elle votre reconnaissance de son élection que vous aviez rejetée avec 3 autres candidats malheureux de la présidentielle du ‪22 juin dernier ? Que reste-t-il de cette union affichée au lendemain de la présidentielle? Le fait de répondre en rang dispersé à l’invitation du nouveau président ne signe- t-il pas sa fin?

M. Sidi Mohamed Boubacar : J’ai été reçu par le président de la République Mohamed Ould Cheikh El Ghazwani chez qui j’ai en effet perçu une capacité d’écoute et un vif intérêt pour les questions que j’ai évoquées avec lui. Les autres anciens candidats à la présidence qu’il a rencontrés ont dit avoir décelé la même volonté.
Nous avons, en son temps, dénoncé la fraude qui a entaché les dernières élections mais nous avons appelé à l’apaisement et au dialogue pour sortir de la crise post électorale. Je considère, pour ma part, que les élections ne sont pas une fin en soi mais un moyen de servir l’intérêt général du pays quel que soit le sacrifice que cela exige de nous. Le plus important n’est pas que tel ou tel soit élu. L’essentiel est de continuer à lutter pour faire progresser la démocratie en préservant la stabilité et la sécurité du pays. Dans ce cadre, je pense que toutes les forces de l’opposition sont appelées à coordonner leurs efforts.

Pouvez-vous nous dire sur quoi ont porté vos discussions avec le président de la République ? Au sortir de cette rencontre, avez-vous eu une idée claire de ce que veut le président, en appelant à des concertations avec tous les acteurs politiques (thématique et format)?

Concernant cette rencontre avec le Président, j’ai répondu effectivement à l’invitation qu’il m’a adressée à l’instar des autres personnalités politiques. Sans entrer dans les détails, nous avons fait le point sur certaines questions de l’heure et j’ai beaucoup insisté, pour ma part, sur les problèmes liés aux droits et aux libertés ainsi que les questions relatives à la situation économique inquiétante et ses conséquences dramatiques sur les conditions de vie des Mauritaniens.
Mais il n’a été question, à aucun moment, d’un dialogue ou d’une négociation, c’était plutôt une prise de contact et un échange de points de vue sur les questions d’intérêt national.
Vous vous êtes présenté à la présidentielle de juin dernier parce que vous estimiez que le pays connait une crise sans précédent et dans tous les secteurs. Avez-vous eu le sentiment, après votre rencontre et les premiers actes qu’il a déjà posés que le président élu en a pris toute la mesure et qu’il pourrait opérer des changements que la majorité des mauritaniens attendent, lui qui était aux côtés d’Ould Abdel Aziz depuis 11 ans et qui l’a proposé à sa succession?

Je me suis en effet présenté à l’élection présidentielle parce que je considère que le pays vit une crise profonde. L’économie est malade, les entreprises publiques sont moribondes, le niveau de la dette publique est insoutenable. C’est le résultat d’un système caractérisé par une politique d’investissement aventureuse et inconséquente. Les ressources du pays ont été dilapidées dans des projets non prioritaires et mal étudiés. Il convient de faire l’inventaire et d’en tirer les conséquences à tous les niveaux.

L’unité nationale et la cohésion sociale ont été mises à rude. Il y a une absence de volonté de dialogue sur les questions essentielles qui déterminent l’avenir du pays. Les efforts consentis dans la lutte contre l’exclusion, l’esclavage et ses séquelles demeurent notoirement insuffisants. Mes idées n’ont guère changé sur toutes ces questions. Il y a aujourd’hui la nécessité impérieuse pour l’Etat de venir au secours des populations qui souffrent.
Les populations de l’intérieur du pays sont meurtries par plusieurs années de sécheresse qui ont décimé les troupeaux et détruit les cultures.
Dans les villes, la majorité des citoyens vivent dans des conditions de grande pauvreté, confrontés à la hausse des prix, au chômage des jeunes et à l’insécurité. Les services de la santé et de l’éducation sont dans un état de délabrement total.
Il y a des réformes urgentes qui ne peuvent plus être différées.
Il en est ainsi de la révision de fond en comble du système électoral avec un fichier assaini, une administration neutre et une CENI réellement indépendante et capable de remplir le rôle d’arbitre qui lui incombe et qui est sa raison d’être.
Dans le domaine des droits de l’homme et des libertés, de graves violations continuent de ternir l’image de notre pays. Persécutés pour des raisons politiques, des citoyens mauritaniens sont contraints à l’exil. L’homme d’affaires Mohamed Ould Bouamatou continue de faire l’objet de poursuites injustes à l’étranger. C’est aussi le cas de Mustapha Limam Chavi, Ahmed Baba Ould Azizi, Mohamed Ould Debagh ou l’ancienne sénatrice Vervoura mint Mohamed Lemine. Des journalistes tels que Hanevi Ould Dehah et Sidi Ali Ould Belamach ainsi que des artistes comme Awlad Leblad et d’autres encore continuent de payer au prix fort leur liberté d’expression.
Après ma rencontre avec le président de la République, mon sentiment est qu’il est conscient de l’ampleur de la tâche. Je crois que c’est à sa capacité de relever les défis et de rompre avec les méthodes du passé, à l’origine de la crise économique et sociale actuelle, qu’il sera jugé.
Il est sans doute trop tôt pour se prononcer sur les résultats. Vous savez, je suis un ancien premier ministre je sais ce que représentent les défis de la gouvernance en termes d’ampleur et de durée. Néanmoins la situation actuelle est si alarmante qu’il va falloir que des actions urgentes soient engagées sur tous les plans pour faire face à la dégradation de l’économie dont les conséquences se font sentir cruellement de jour en jour sur les populations, en particulier dans les zones rurales et périurbaines.





Pouvez-vous expliquer aux mauritaniens qui vous donnaient comme véritable challenger d’Ould Ghazwani, celui qui pouvait le contraindre à un 2e tour, pourquoi vous êtes arrivé 3e lors du scrutin du ‪22 juin? Avait- on surestimé vos forces ? Et deux mois après cette échéance, avez-vous fini de comprendre les raisons de cette contre-performance? Le fait d’avoir été le premier ministre d’OuldTaya et d’Ely Ould Mohamed Vall ne vous a pas quelque peu desservi ?
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Tous les observateurs ont pu noter l’élan populaire suscité par ma candidature bien que celle-ci n’ait été annoncée que quelques semaines avant la campagne.
Nos meetings ont drainé des foules immenses, tous les mauritaniens aussi bien du camp de la majorité que de l’opposition, qui aspiraient à un changement civil, nous ont rejoints en toute liberté, sans contrainte aucune, des mauritaniens de tous bords, de toutes ethnies et de toutes origines sociales. Je ne crois pas avoir démérité mais la question que beaucoup se posent c’est de savoir si les résultats ont reflété fidèlement la volonté et le choix des électeurs.
S’agissant de votre allusion à une éventuelle conséquence d’avoir servi sous Ould Taya et Feu Ely Ould Mohamed Vall, on peut dire que, parmi ceux qui font la politique aujourd’hui, rares sont ceux qui n’ont pas servi, d’une manière ou d’une autre, sous l’un ou l’autre ces deux présidents. Ce sont des présidents qui ont servi leur pays à leur manière, réussissant sur certains plans et échouant sur d’autres. C’est aux Mauritaniens qu’il appartient les juger en définitive.
Quant à moi, à chaque fois que j’ai eu l’honneur de servir mon pays, je crois l’avoir fait avec dignité et dévouement.



La question que les mauritaniens se posent est de savoir si vous vous acheminez ou non vers la création d’un parti politique pour faire aboutir votre projet pour la Mauritanie. Que pouvez-vous leur répondre à l’heure actuelle?


Il existe aujourd’hui, dans le pays, un grand courant d’opinion qui soutient le programme électoral que j’ai présenté aux Mauritaniens et le projet de société qui le sous-tend. Ce large mouvement, qui puise sa force dans toutes les composantes de notre pays et notamment de la jeunesse mauritanienne, est attaché à promouvoir les valeurs et les principes de l’unité nationale, la justice sociale, la bonne gouvernance, l’indépendance et la stabilité du pays. Une large concertation est ouverte au sein du mouvement pour déterminer la forme et les modalités d’organisation et d’action les plus appropriées. La constitution d’une formation politique n’est pas exclue.
Lors de la dernière conférence de presse que j’ai tenue, le jeudi 03 septembre, j’avais bien précisé que j’allais poursuivre mon combat politique avec tous les mauritaniens et toutes les mauritaniennes qui croient en moi et au projet que j’ai présenté pendant l’élection présidentielle. Nous sommes entrain de réfléchir et d’examiner en profondeur la forme que prendra ce combat politique. Si un parti est le meilleur cadre pour cela, pourquoi pas?



La présidentielle de juin dernier a révélé une fracture entre les composantes nationales du pays. ‪Le 23 juin, les militants et sympathisants des candidats de la Coalition Vivre Ensemble (CVE), Kane Hamidou et de Biram Dah Abeid ont fait l’objet de « répression ciblée », selon eux ; ils ont dénoncé une volonté du pouvoir de « transformer un contentieux électoral en un conflit ethnico-politique ». Avez-vous eu ce sentiment ? Si vous étiez élu, quelle solution alliez-vous mettre en place pour régler cette question de l’unité nationale ? En avez-vous discuté avec le président Ghazwani ? Si oui, comment appréhende-t-il cette question.

Au lendemain des élections du ‪22 Juin, la fraude, qui a caractérisé le scrutin, a profondément ému l’opinion publique et créé une forte tension dans le pays. Je crois en effet que le pouvoir a voulu donner à la crise électorale qui s’en est suivie une dimension qui n’est pas la sienne. Sa réaction a été non seulement inopportune mais disproportionnée.
Vous savez, l’unité nationale est l’une de mes principales préoccupations. Elle conditionne notre avenir et constitue le fondement de notre vivre ensemble. Si j’avais été élu, j’en aurais fait une priorité. Mon ambition est d’œuvrer pour une Mauritanie où tout citoyen maure, pular, soninké, wolof se sente bien chez lui avec les mêmes droits et les mêmes devoirs, sans discrimination aucune, avec une reconnaissance des spécificités de chacun et une égalité de chances pour tous. Une Mauritanie où tous ont des raisons de partager le même amour pour leur pays dans un climat de justice, d’équité et de liberté.



Propos recueillis par AOC

Jeudi 10 Octobre 2019
Boolumbal Boolumbal
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