Le samedi 20 juillet 2013, les Mourabitounes, notre équipe nationale de football a battu, à Nouakchott, celle du Sénégal, les Lions, par deux buts à zéro. Ne s’étant inclinée devant les Lions lors du match aller, à Dakar, que par un score d’un but à zéro, notre équipe nationale se qualifie pour la phase finale du championnat d’Afrique des nations (CHAN).
« Bravo, pour cette victoire ! » « Félicitations pour cette belle prestation !» Youyous et hourras à gogo, avant, pendant et surtout après le match. Alléluia ! Applaudissements, à l’envi, de tous et de partout, à la gloire de nos braves Mourabitounes, nom que porte notre équipe, dont les deux dernières syllabes auraient pu, en cette occasion, être amputées par certains supporters : l’apocope aurait donné Mourabi ; comme refrain en guise d’acclamations, pour faire chœur et chanter plus juste, c’est plus pratique.
Après le spectacle des vingt-deux joueurs, place donc à celui des supporters. Ils s’agitent. Ils se font entendre et voir. C’est comme si, ne se contentant pas seulement d’être de la fête, chacun voulait la marquer de son empreinte. On eut dit que chacun avait cru devoir manifester sur-le-champ son soutien, faire entendre sa voix solidaire — en donnant de la voix. Il n’y avait pas de trémolo dans ces respectables voix qui fredonnaient un chœur improvisé en l’honneur de nos Mourabi. Mais le tempo n’y était pas, cela se percevait, avec ou sans oreille musicale. Si pour certains il s’agissait de saisir l’occasion inédite (la qualification de l’équipe nationale pour la phase finale de la troisième édition de la compétition africaine) pour se joindre à la communion des supporters, d’autres n’hésitaient pas à se livrer à des conclusions et extrapolations hâtives. L’euphorie suscitée par la victoire des Mourabi fut l’opportunité, pour certains, de constater qu’« il n’y avait ni Kowri ni beydany » ce jour-là ; histoire de dire que les barrières communautaires étaient pulvérisées et les démons du racisme enterrés. Un autre ira jusqu’à considérer que les Mourabi, par leur victoire « […] ont contribué au renforcement de la cohésion sociale et de la cohabitation. »
Dans l’air flottait, soigneusement enveloppée dans ces innombrables youyous et autres acclamations, une espèce de volonté de témoigner son patriotisme. La liesse née de la victoire nationale, qu’elle soit obtenue dans le domaine des sports ou dans un autre, se fête et se partage. Quoi de plus normal. N’est-il pas de tradition en Afrique, en Mauritanie en particulier, de partager les moments de bonheur (baptême, mariage…) comme ceux d’affliction (sinistre, accident, décès, etc.) ? Que cette réalité anthropologique trouve son extension dans le domaine sportif et vienne renforcer cet élan de solidarité et cette vague de soutien qu’une équipe nationale est en droit d’attendre de ses concitoyens, cela se comprend. Et beaucoup mieux encore dans un pays où il y a pénurie ou inexistence de solidarité nationale. Quand cette solidarité réelle et effective, celle qui transcende toute barrière ethnique, communautaire, politique ou autre, déserte là où elle devrait d’abord se présenter et s’affirmer, c’est-à-dire autour d’évènements tragiques (1989/1990, l’actuel recensement discriminatoire, par exemple), la tentation est grande de s’accrocher à la première occasion heureuse venue pour montrer son humanité, c’est-à-dire sa capacité à donner vie et sens aux mots communion, solidarité, fraternité. Et la voici, cette occasion : les Mourabi, n’incarnent-ils pas la nation dont ils portent les couleurs ? Ajoutons à cela qu’ils viennent de battre les Lions, se qualifiant du coup pour la phase finale du championnat d’Afrique des nations. Alléluia, donc.
Mais n’en rajoutons pas au point de verser dans la béatitude. Cette solidarité « nationale » et cette communion circonstancielle sont passagères. En tout cas factices. Des occasions plus indiquées pour les activer, pour les mettre en œuvre n’ont pas manqué dans un passé encore récent ; nous venons de le souligner. Mais elles furent cruellement absentes… La cohésion nationale suppose une égalité communautaire ; elle est inexistante. La solidarité nationale appelle une cohabitation harmonieuse entre nos communautés ; elle reste à construire. Dans ces conditions, et après que l’unité nationale fut tant et si longtemps maltraitée, penser, fut-ce un instant, que la liesse populaire et la communion acquises dans un cadre espace/temps aussi réduit (un stade et 90 minutes, le temps d’un match de foot) constituent la preuve d’une cohésion nationale ou le signe d’une possible cohabitation, sans parler des préalables absolus à mettre d’abord en place, cela relève soit de la naïveté soit de la mystification.
Euphorie et hystérie passées, la victoire des Mourabi saluée, qu’il soit permis à une voix modeste et solitaire de se faire entendre. Même si son écho, je n’en doute guère, sera vite étouffé par celui plus tonitruant des tonnerres d’applaudissements. Ceux-ci passés, il importe de s’arrêter un peu sur le match, et de considérer les perspectives qui attendent les Mourabi.
Le match en lui-même me semble de piètre qualité : peu ou pas de construction suivie, dans le jeu des deux équipes ; gestes techniques haut de gamme, macache ; le ballon, par moments, planait beaucoup plus qu’il roulait ; passes imprécises et mal inspirées, etc. Côté Lions du Sénégal, une équipe sans âme, méconnaissable, au jeu décousu, héritière improbable des Lions qui contribuèrent à donner au foot africain sa renommée mondiale, avec des joueurs de niveau international. Côté Mourabi, victoire certes, mais victoire sans talent notable, sans jeu convaincant. Or, pour espérer représenter valablement le pays et avoir accès durablement à la phase finale de la compétition africaine, les Mourabi doivent montrer beaucoup mieux que ce que l’on a vu le 20 juillet 2013 au stade de Nouakchott…
Mais je doute qu’on doive exiger davantage de nos Mourabi, en l’absence d’une politique des sports ambitieuse. Une politique qui valorise et encourage la pratique des sports, notamment tout au long du parcours scolaire ; qui attribue des moyens humains, matériels et financiers conséquents et incitatifs ; qui fixe des objectifs précis… Le sport, dans toutes ses disciplines, est un secteur délaissé (y en a-t-il qui ne le soit pas dans notre pays ?). Il n’a jamais véritablement fait l’objet des préoccupations des différents régimes qui se sont installés à la tête de l’Etat. Et pourtant, Dieu sait que ce ne sont pas des potentialités et des talents qui manquent. On peut en trouver dans toutes les disciplines sportives. Qu’il s’agisse de l’athlétisme ou des sports collectifs (Foot, basket, handball, volley), bref, dans plusieurs disciplines olympiques on peut trouver des talents qui, motivés et encadrés dans le cadre d’une politique des sports bien conçue, peuvent valablement représenter le pays dans les compétitions continentales ou internationales. Le meilleur soutien qu’on puisse apporter aux Mourabitounes c’est d’œuvrer à inciter l’État à définir et à mettre en application une politique des sports efficiente. Elle seule peut faire, à terme, des Mourabitounes une équipe performante avec un jeu de qualité ; elle seule peut, in fine, donner vitalité aux activités sportives dans notre pays et les hisser à un niveau international.
Boye Alassane Harouna
26 juillet 2013
« Bravo, pour cette victoire ! » « Félicitations pour cette belle prestation !» Youyous et hourras à gogo, avant, pendant et surtout après le match. Alléluia ! Applaudissements, à l’envi, de tous et de partout, à la gloire de nos braves Mourabitounes, nom que porte notre équipe, dont les deux dernières syllabes auraient pu, en cette occasion, être amputées par certains supporters : l’apocope aurait donné Mourabi ; comme refrain en guise d’acclamations, pour faire chœur et chanter plus juste, c’est plus pratique.
Après le spectacle des vingt-deux joueurs, place donc à celui des supporters. Ils s’agitent. Ils se font entendre et voir. C’est comme si, ne se contentant pas seulement d’être de la fête, chacun voulait la marquer de son empreinte. On eut dit que chacun avait cru devoir manifester sur-le-champ son soutien, faire entendre sa voix solidaire — en donnant de la voix. Il n’y avait pas de trémolo dans ces respectables voix qui fredonnaient un chœur improvisé en l’honneur de nos Mourabi. Mais le tempo n’y était pas, cela se percevait, avec ou sans oreille musicale. Si pour certains il s’agissait de saisir l’occasion inédite (la qualification de l’équipe nationale pour la phase finale de la troisième édition de la compétition africaine) pour se joindre à la communion des supporters, d’autres n’hésitaient pas à se livrer à des conclusions et extrapolations hâtives. L’euphorie suscitée par la victoire des Mourabi fut l’opportunité, pour certains, de constater qu’« il n’y avait ni Kowri ni beydany » ce jour-là ; histoire de dire que les barrières communautaires étaient pulvérisées et les démons du racisme enterrés. Un autre ira jusqu’à considérer que les Mourabi, par leur victoire « […] ont contribué au renforcement de la cohésion sociale et de la cohabitation. »
Dans l’air flottait, soigneusement enveloppée dans ces innombrables youyous et autres acclamations, une espèce de volonté de témoigner son patriotisme. La liesse née de la victoire nationale, qu’elle soit obtenue dans le domaine des sports ou dans un autre, se fête et se partage. Quoi de plus normal. N’est-il pas de tradition en Afrique, en Mauritanie en particulier, de partager les moments de bonheur (baptême, mariage…) comme ceux d’affliction (sinistre, accident, décès, etc.) ? Que cette réalité anthropologique trouve son extension dans le domaine sportif et vienne renforcer cet élan de solidarité et cette vague de soutien qu’une équipe nationale est en droit d’attendre de ses concitoyens, cela se comprend. Et beaucoup mieux encore dans un pays où il y a pénurie ou inexistence de solidarité nationale. Quand cette solidarité réelle et effective, celle qui transcende toute barrière ethnique, communautaire, politique ou autre, déserte là où elle devrait d’abord se présenter et s’affirmer, c’est-à-dire autour d’évènements tragiques (1989/1990, l’actuel recensement discriminatoire, par exemple), la tentation est grande de s’accrocher à la première occasion heureuse venue pour montrer son humanité, c’est-à-dire sa capacité à donner vie et sens aux mots communion, solidarité, fraternité. Et la voici, cette occasion : les Mourabi, n’incarnent-ils pas la nation dont ils portent les couleurs ? Ajoutons à cela qu’ils viennent de battre les Lions, se qualifiant du coup pour la phase finale du championnat d’Afrique des nations. Alléluia, donc.
Mais n’en rajoutons pas au point de verser dans la béatitude. Cette solidarité « nationale » et cette communion circonstancielle sont passagères. En tout cas factices. Des occasions plus indiquées pour les activer, pour les mettre en œuvre n’ont pas manqué dans un passé encore récent ; nous venons de le souligner. Mais elles furent cruellement absentes… La cohésion nationale suppose une égalité communautaire ; elle est inexistante. La solidarité nationale appelle une cohabitation harmonieuse entre nos communautés ; elle reste à construire. Dans ces conditions, et après que l’unité nationale fut tant et si longtemps maltraitée, penser, fut-ce un instant, que la liesse populaire et la communion acquises dans un cadre espace/temps aussi réduit (un stade et 90 minutes, le temps d’un match de foot) constituent la preuve d’une cohésion nationale ou le signe d’une possible cohabitation, sans parler des préalables absolus à mettre d’abord en place, cela relève soit de la naïveté soit de la mystification.
Euphorie et hystérie passées, la victoire des Mourabi saluée, qu’il soit permis à une voix modeste et solitaire de se faire entendre. Même si son écho, je n’en doute guère, sera vite étouffé par celui plus tonitruant des tonnerres d’applaudissements. Ceux-ci passés, il importe de s’arrêter un peu sur le match, et de considérer les perspectives qui attendent les Mourabi.
Le match en lui-même me semble de piètre qualité : peu ou pas de construction suivie, dans le jeu des deux équipes ; gestes techniques haut de gamme, macache ; le ballon, par moments, planait beaucoup plus qu’il roulait ; passes imprécises et mal inspirées, etc. Côté Lions du Sénégal, une équipe sans âme, méconnaissable, au jeu décousu, héritière improbable des Lions qui contribuèrent à donner au foot africain sa renommée mondiale, avec des joueurs de niveau international. Côté Mourabi, victoire certes, mais victoire sans talent notable, sans jeu convaincant. Or, pour espérer représenter valablement le pays et avoir accès durablement à la phase finale de la compétition africaine, les Mourabi doivent montrer beaucoup mieux que ce que l’on a vu le 20 juillet 2013 au stade de Nouakchott…
Mais je doute qu’on doive exiger davantage de nos Mourabi, en l’absence d’une politique des sports ambitieuse. Une politique qui valorise et encourage la pratique des sports, notamment tout au long du parcours scolaire ; qui attribue des moyens humains, matériels et financiers conséquents et incitatifs ; qui fixe des objectifs précis… Le sport, dans toutes ses disciplines, est un secteur délaissé (y en a-t-il qui ne le soit pas dans notre pays ?). Il n’a jamais véritablement fait l’objet des préoccupations des différents régimes qui se sont installés à la tête de l’Etat. Et pourtant, Dieu sait que ce ne sont pas des potentialités et des talents qui manquent. On peut en trouver dans toutes les disciplines sportives. Qu’il s’agisse de l’athlétisme ou des sports collectifs (Foot, basket, handball, volley), bref, dans plusieurs disciplines olympiques on peut trouver des talents qui, motivés et encadrés dans le cadre d’une politique des sports bien conçue, peuvent valablement représenter le pays dans les compétitions continentales ou internationales. Le meilleur soutien qu’on puisse apporter aux Mourabitounes c’est d’œuvrer à inciter l’État à définir et à mettre en application une politique des sports efficiente. Elle seule peut faire, à terme, des Mourabitounes une équipe performante avec un jeu de qualité ; elle seule peut, in fine, donner vitalité aux activités sportives dans notre pays et les hisser à un niveau international.
Boye Alassane Harouna
26 juillet 2013
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