Incidents de Kaédi ou violences intercommunautaires



Incidents de Kaédi ou violences intercommunautaires
Marché de Kaédi, 7 juillet 2013. Une dame, négro-africaine, se fait injurier puis gifler par un jeune arabo-berbère ( ?) qui pourrait être son fils. Cela se passe en Mauritanie. C’est-à-dire dans un pays islamique et de tradition africaine. Un pays où on naît et on grandit dans le culte de la déférence à l’ainé, au plus âgé que soi, fut-ce d’une année. Cela a eu lieu dans un pays où, jadis, dans la rue ou dans un lieu public, on allait à la rencontre de la personne pouvant avoir le même âge que son père ou sa mère — pour lui rendre service — plutôt que d’attendre d’être sollicité par elle.
Considérant, à juste titre, l’avanie faite à la pauvre dame comme un fait inacceptable et intolérable, des jeunes négro-africains ont cherché à faire eux-mêmes justice. Quand l’État s’éteint ou fait comme s’il n’existait pas, quand ses représentants locaux ferment les yeux ou prennent parti…, c’est le chaos qui s’installe, avec pour devise « œil pour œil, dent pour dent ». N’ayant pas observé que les autorités, au niveau national et local, avaient mesuré toute la dimension de l’incident et qu’elles s’attelaient à lui trouver des solutions justes et apaisantes, les jeunes s’« [attaquèrent] aux commerces… ». « Le marché et les boutiques appartenant aux commerçants maures [furent] particulièrement visés […], vandalisés par les jeunes de Kaédi. », apprend-on. La détermination des jeunes à laver l’offense fut telle que la tension et l’insécurité qui en résultèrent contraignirent « Les commerçants maures à se réfugier chez le Wali pour être en sécurité. » (Propos rapportés par DIA ABDOULAYE VIA CRIDEM et publiés sur Boolumbal.Org — propos qui auraient été tenus par la dame victime de la gifle.)
Arrestations. Emprisonnements. Présence massive des forces de polices… Kaédi vit au rythme d’une intense tension interethnique. Organisations de la société civile et partis politiques essuyèrent critiques et imprécations, non méritées, adressées par certains commentateurs et quelques hurluberlus toujours aux aguets, toujours prompts à se livrer à des papotages sur le premier fait ou évènement venus sans même en savoir les tenants et aboutissants. Il leur est reproché, à tort, d’avoir tardé à réagir, à condamner, à se rendre au chevet de Kaédi… Faisant du principe maoïste (« Sans enquête pas de droit à la parole ») leur credo, certaines de ces Organisations et quelques partis politiques ne s’expriment qu’une fois en possession d’informations fiables sur les incidents en question, et après avoir été en contact avec les principaux protagonistes. Les Notables de la ville sont sollicités. Tout le monde appelle à l’apaisement, et pointe du doigt la partialité des autorités locales ou leur incompétence.
Au-delà des récriminations, des condamnations et des appels à l’apaisement, légitimes, que révèle une fois de plus cet incident qui a donné lieu à ces évènements ? Pourquoi l’étincelle (une dame victime d’une gifle précédée d’une injure) a mis aussi vite le feu dans tout Kaédi ? Si la victime et l’auteur de la gifle étaient de la même ethnie, de la même communauté, l’incident aurait-il provoqué une réaction aussi violente, massive et spontanée ? J’en doute ! A-t-on jamais vu en Mauritanie un incident de même nature au sein d’une même ethnie, d’une même communauté ? Pas à ma connaissance ! Des actes d’impolitesse, des propos désobligeants, venant d’un jeune à destination d’une personne plus âgée, oui, cela peut arriver, encore que cela est rarissime dans nos sociétés. Mais porter la main sur celui qui a l’âge de son père, de sa mère, de son grand-frère…, sauf à avoir affaire à un malade au sens psychiatrique du mot, c’est du jamais vu dans nos sociétés. Si ce jeune a osé porter la main sur cette dame, c’est en définitive à cause du racisme d’État ambiant, de la certitude de bénéficier d’une impunité et de la protection de l’administration. En 1990/1991, dans une institution (l’armée) où la discipline et l’obéissance étaient à l’honneur, les exécutions extrajudiciaires des militaires noirs eussent été inconcevables — que dire de leur mise en application — sans le racisme d’État, sans la bénédiction du pouvoir exécutif et des autorités militaires de l’époque. Sans cela un militaire, quel qu’il soit, quelle que soit son ethnie, se met au garde-à-vous devant son supérieur, quelle que soit l’appartenance communautaire de celui-ci, plutôt que de lui trancher la tronche, parce qu’il est noir, ainsi que cela s’est passé.
Le racisme d’Etat met constamment à mal l’unité nationale. Il pose la question de la cohabitation de nos communautés. Que les ONG et partis politiques soient prompts à donner de la voix à chaque fois que surgit une tension interethnique née ou encouragée par des pratiques ou des gestions étatiques ou administratives racistes, on ne peut que s’en féliciter. Cela, naguère, ne se voyait pas. Mais les ONG et partis politiques rendraient plus service au pays s’ils mettaient au cœur de leurs préoccupations et priorités les voies et moyens pour réaliser un vaste débat national sur la cohabitation entre nos différentes communautés, notamment dans ses dimensions organisation et gestion du pouvoir politique en Mauritanie. L’unité nationale ou la cohabitation communautaire est la question politique numéro un. Nous ne cessons de le ressasser depuis plusieurs années. Lorsque le pays est sans cesse mis à feu et à sang du fait de la marginalisation et de l’exclusion à caractère raciste de certaines composantes nationales, faire de l’unité nationale une question politique centrale s’impose. Et cela passe par la recherche d’une concertation nationale autour de la cohabitation.
Pour l’instant, en dehors de TPMN, du PLEJ, de l’AJD/MR et des FLAM, nous ne voyons aucune autre formation mettre au centre de ses priorités politiques l’éradication du racisme d’Etat via un débat national sur l’unité nationale. Nous sommes loin du compte. Loin du bout du tunnel. Alors les incidents de Kaédi, sous une forme ou sous une autre, se reproduiront. À Kaédi ou ailleurs. Et on reviendra à Kaédi ou on ira ailleurs, avec les mêmes discours, les mêmes incantations. Cela peut apaiser, réconforter. Cela peut contribuer à élargir sa base électorale — perspective des prochaines échéances électorales oblige. Mais cela ne guérit pas le mal récurrent né d’une cohabitation inégalitaire.

Boye Alassane Harouna
26 juillet 2013


Source:alassane Boye

Vendredi 26 Juillet 2013
Boolumbal Boolumbal
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