Eveil Hebdo : Interview avec Mme Lalla Aicha Cheikhou Ouédraogo, présidente du CSVVDH en Mauritanie



Mme Lalla Aicha Cheikhou Ouédraogo n’est pas une inconnue dans l’échiquier des combattants et combattantes de la liberté dans notre pays et au plan régional ouest africain.

Sage-femme de formation, après avoir travaillé à l’intérieur du pays , elle fréquentera l’École Nationale Supérieure en Santé Publique à Dakar, ou elle sortira avec un diplôme de prof adjointe en santé publique, puis ce sera Montréal au Canada où elle décrochera une maîtrise en santé publique.

A son retour au pays, elle enseigne à l’Ecole de la Santé ou elle ne fera pas long feu puisque radiée de la fonction publique à cause de ses activités politiques par le pouvoir de l’époque, surtout après avoir mis en place avec d’autres femmes le (CSVVDH).

C’est donc cette infatigable militante des droits humains qui livre son opinion et répond sans détours aux questions se rapportant au projet de loi relatif à la lutte contre les violences à l’égard des femmes et des jeunes filles.


L’Eveil Hebdo : Le gouvernement mauritanien a examiné et adopté un projet de loi relatif à la lutte contre les violences à l’égard des femmes et des jeunes filles, à l’issue d’une réunion extraordinaire tenue le mercredi dernier (6 mai). Quelle lecture faites-vous ? Le premier round est-il gagné ?


Mme Lalla Aicha Cheikhou Ouédraogo : Ce projet de loi vient à point nommé. Il répond à un besoin urgent et constitue une avancée importante dans la protection de plus de 52% de la population mauritanienne. Nous félicitons le gouvernement pour cet acte progressiste et salvateur. C’est en fait une étape louable qui est franchie.


Au lendemain de l’adoption de cette loi, des voix discordantes issues des milieux conservateurs ont appelé au rejet de ladite loi. Une mystérieuse association de la femme mauritanienne pour l’éducation et la culture estime que ce projet de loi contredit la charia et transforme les relations familiales en un conflit entre conjoints et entre parents et enfants, ce qui propage les mauvaises mœurs et réduit les relations parentales ». Faut-il craindre un danger, après les deux tentatives infructueuses d’adoption au sein du parlement en 2016 et en 2018 ?


En tant que femme démocrate, je ne peux pas m’opposer aux libertés individuelles y compris la liberté d’expression. D’ailleurs, j’encourage les échanges sains et sincères dans le but d’œuvrer à la défense des droits élémentaires des personnes.


Il est vrai que depuis l’adoption par le gouvernement de ce projet de loi relatif à la lutte contre les violences à l’égard des femmes et des jeunes filles des voix discordantes se sont élevées.


Le problème ne réside pas dans l’existence d’avis contradictoires.


Mais faudrait-il que les personnes qui les portent soient en mesure de présenter des arguments valables et convaincants, et non d’adopter des postures et une hostilité aveugle au progrès, à travers un désir ardent au maintien du statuquo dans l’injustice sociale.


Malheureusement, il y’a des personnes qui prennent notre sainte religion en otage, en lui faisant dire ce qu’elle n’a jamais dit.


Je suis consciente que, sur plusieurs plans, la religion musulmane défend les droits des femmes et filles, mais force est de constater que ce que dit la religion n’est point respectée dans ce pays.


Combien de filles sont mariées de force, parce que simplement de prétendants richissime proposent des sommes faramineuses aux familles.


Combien de jeunes filles mineures sont abandonnées avec des enfants après des mariages-éclairs dont la seule raison était d’assouvir un instinct animal laissant sans soutien des enfants abandonnés à eux-mêmes.


Combien de femmes sont battues et découpées à la machette, sous la colère ou la jalousie d’un conjoint ou ancien époux.


Combien de cas d’incestes sont enregistrés par mois, dans notre société laissant des séquelles graves chez les enfants filles et garçons.


J’ai l’impression que les personnes qui sont contre cette loi ne sont pas informées ou font semblant de ne rien voir ? Nous leurs disons que l’heure est grave, et on ne peut plus rester aveugle et sourds devant cette situation.


Aujourd’hui, nous assistons à une recrudescence de viols de femmes et jeunes filles suivis de meurtre pour la plupart, par des hommes de toutes catégories sociales, et cela en toute impunité.


Je rappelle que tous ces actes sont contraires à nos mœurs et à notre religion et doivent être condamnés par tous avec toutes les énergies possibles.


Selon vous y-a-t-il de réelles chances d’adoption de cette loi après les nombreux toilettages qui y ont été apportés, ou faut-il rester mesuré ?



Ce qui m’étonne par contre, c’est qu’il y a des personnes qui soient contre une loi qui punit les coupables de tels actes criminels, et qui a pour objet de protéger des victimes vulnérables.


Cependant, je reste confiante en nos parlementaires, porte-paroles du peuple pour son adoption. Car, il est important de faire adopter cette loi qui est en adéquation avec notre sainte religion, chose attestée par le Haut Conseil de la Fatwa par lequel cette loi est passée. Cette loi respecte également les engagements internationaux relatifs aux droits humains auxquels notre pays a souscrit.


La vigilance s’impose, parce que une campagne mensongère portant de fausses informations liées au maintien du concept genre, du colportage d’autres civilisations venant de l’Occident, du désir de créer des relations conflictuelles dans la famille est menée par des personnes dont les velléités ne sont pas claires. Alors qu’il n’en ai de rien. Allégation mensongère !!!Le terme genre n’apparait nulle part dans le texte .Par contre, sont bien réaffirmés le respect de la dignité de la femme, l’interdiction de lui faire du mal, son consentement pour le mariage qui sont un ensemble de faits bien recommandés par l’Islam.


Au cours des dernières années, des ONG ont régulièrement dénoncé l’impunité couvrant les présumés auteurs de violences touchant aux femmes et aux jeunes filles en Mauritanie. Pensez-vous que ce projet de loi sur les violences faites aux femmes et aux filles une fois adoptée va non seulement honorer la mémoire des victimes et permettre aux familles de faire le deuil ou de recouvrer la justice ?


Aux familles de faire le deuil ! Je ne pense pas, car la justice n’est pas rendue.


Honorer la mémoire des victimes ! Certes, l’adoption de la loi sera l’aboutissement de la lutte des tous les défenseurs des droits humains, et de ceux qui sont justes et respectueux de la dignité de la femme.


Le meilleur qu’elle va permettre, c’est de lutter contre l’impunité en pointant du doigt les malfaiteurs, et fera comprendre que nul n’est au-dessus de la loi. Mais bien évidement, à condition que son application soit effective. C’est là où réside le grand défi.


A quelques jours de l’examen en commission de l’Assemblée nationale, avant discussion et amendements en séance plénière, on a enregistré ces derniers jours-ci une passe d’armes nourrie entre la députée Saadani Mint Khaïtoure qui exprimait son soutien au projet et invitait, son parti Tawassoul, à s’émanciper de la ligne de promotion et de défense de la prééminence masculine et de l’obscurantisme. Elle sera taxée par le courant conservateur d’indiscipline et de trahison. Qu’est ce qui pourrait, à votre avis expliquer cette escalade ? Ne craignez-vous un retour en arrière avec au final un blocage récurrent de l’adoption ?


A mon avis, cette situation s’explique par l’assaut des forces obscurantistes qui ont peur de perdre leur zone de confort, ou d’une situation de domination et d’exploitation de cette frange sociale très vulnérable que constitue les femmes et filles, en se servant d’une mauvaise interprétation de la religion et de la culture. Ils risquent de se retrouver coincés par la rigueur du droit.


Ce qui est heureux, est que là ou il y’a des personnes de mauvaise foi, il y en a d’autres de bonne foi et qui luttent pour la justice.


Vous parlez de l’honorable députée Saadanni. Pour qui la connait ce n’est pas étonnant de sa part. Connue comme fervente musulmane, elle a toujours eu le courage de défendre son point de vue. Son engagement auprès des plus défavorisées n’a jamais fait défaut. Ce qui lui a valu d’être choisie par le peuple.


Concrètement qu’est-ce que les organisations de la société civile comptent entreprendre dans le cadre du lobbying et de la mobilisation pour l’adoption par l’Assemblée nationale ?


Compte tenu de notre mission de veille, et de construction d’institutions fortes avec des mode de gouvernance respectant des règles du droit ; compte tenu du fait que nous sommes des ONG de défense des droits humains en particulier des femmes qui se battent depuis des années pour que cette loi voit le jour , nous sommes engagées dans un plaidoyer auprès des décideurs détenteurs d’obligation pour les convaincre de la nécessité de l’adoption de cette loi contre les violences faites aux femmes et filles.


Le plaidoyer mené auprès du gouvernement à travers le Ministère des Affaires Sociales, de l’Enfance et de la Famille, notre ministère de tutelle, a porté ses fruits.


Nous continuons ce plaidoyer en direction des parlementaires et toutes autres personnes influentes pour que cette loi soit votée et appliquée, pour le mieux-être de nos communautés.


Notre combat pour cette loi est motivé par :


- La recrudescence et la cruauté des formes de violence que subissent les femmes en cette période ;


- Notre conviction est que ni notre religion, ni notre culture ne s’opposent à une loi ;


- L’engagement des autorités et le soutien d’une large majorité de nos élus pour protéger les droits des femmes


Un dernier mot ?


Je lance un appel solennel à nos parlementaires pour qu’ils approuvent largement cette loi dont l’objectif noble est de : protéger les femmes contre les violences dont elles sont victimes innocentes. Et la recrudescence de ce phénomène qui prend une ampleur déconcertante est inacceptable pour un pays musulman et de droit.


Ne jamais perdre de vue chers députés, que ces femmes qui demandent protection sont : vos mères, sœurs et épouses.


Propos recueillis par Saydou Nourou T.





Source: Eveil Hebdo (Mauritanie)

Vendredi 22 Mai 2020
Boolumbal Boolumbal
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