CONTRIBUTION A LA CONNAISSANCE DES VILLES MAURITANIENNES :

BOGHE ET SON HISTOIRE



INTRODUCTION :

Au nom de Dieu, Clément et Miséricordieux .!

A l'heure de la mondialisation, la promotion et la sauvegarde du patrimoine culturel national s'imposent à tous ceux qui opèrent dans le secteur des activités culturelles. La présente étude s'inscrit dans ce cadre et se veut une contribution à la connaissance des villes mauritaniennes, notamment de la ville de Boghé. Elle s'articule autour du plan suivant :
Boghé et son histoire
Situation actuelle de la ville
Perspectives de développement de la ville

1. BOGHE ET SON HISTOIRE :

La ville de Boghé, chef-lieu de la Moughataa et de la Commune de même nom, est située à près de 320 km au sud-est de Nouakchott, sur la rive droite du fleuve Sénégal, dans la partie sud de la Wilaya du Brakna. Trois quartiers composent actuellement la ville de Boghé : oggee-Dow, Nyooli (Nioli) et oggee-Les (prononcez "less"). Ce dernier est séparé des deux autres par un pont-digue (pom en pulaar).
Un bref rappel du passé de la ville de Boghé s’impose afin de nous permettre de mieux comprendre son présent et d'appréhender le rôle que la diaspora devra jouer en vue de contribuer au développement de la ville. Ainsi nous examinerons successivement l’historique des différents quartiers précités suivant leur ordre chronologique d'apparition.
La tradition orale locale retient que la ville de Boghé est traditionnellement appelée Dubaango (Doubango). Il s'agit d'un village ancien qui a disparu depuis des temps immémoriaux mais dont les traces (poteries, pierres taillées, ossements, etc) sont à ce jour visibles dans les zones Elevage et Carrefour (carrefour des routes Boghé-Aleg et Boghé-Kaédi). La tradition orale précitée précise en outre qu'à près de deux kilomètres à l'est de Doubango, se trouvait un autre village dénommé Gellooje, également disparu, et dont le site est occupé par l'actuel village de Tulde-Dubaango (Touldé Doubango) Le nom Dubaango existe à ce jour, mais il est cependant peu usité par les locaux qui préfèrent employer le nom de oggee que gardent deux de ses trois quartiers.
1.1. LE QUARTIER DE OGGEE-DOW :
oggee-Dow est le village originel à partir duquel la ville actuelle de Boghé s'est formée et développée. Ce quartier est situé au nord du marigot appelé Jinytu qui le sépare du quartier de oggee-Les auquel il est relié par le pont-digue construit en 1958. Son nom vient du fait qu'il est haut perché sur une dune du quaternaire et qu'il surplombe les plaines environnantes (dow en langue pulaar signifie en haut).
La construction du Centre de l'Elevage dans la première moitié du 20 ème siècle est à l’origine du déplacement plus à l’ouest des premiers sites (quartiers, Leegal au singulier, Lee au pluriel) habités du village ancien : Leegal funnaange (est), et Leegal Hirnaange (ouest). Ce dernier, sis à l’ouest de la rue principale, portait le nom de Jammi-Kummbee, du nom d'un grand arbre appelé tamarin (Tamarindus indica) ou jammi en pulaar et qui se trouvait au bord du marigot, à l'ouest du pont digue. Aujourd'hui seule la troupe artistique et théâtrale des jeunes du quartier porte le nom de Jammi-Kummbee.
Dans le quartier de oggee-Dow, le baobab (Adansonia digitata) poussait en abondance. Les habitants du village allaient cueillir () des fruits du baobab pour leur consommation, et enlever les écorces de l’arbre pour en faire des cordes (). Le nom de oggee serait une altération du mot (cueillettes des fruits de baobab).
1.2. LE QUARTIER DE OGGEE-LES OU OGGEE-ESCALE :
Le quartier de oggee-Les tire son nom de sa situation en altitude plus basse par rapport au quartier de oggee-Dow (les signifie en bas, en pulaar). Il est situé dans la plaine fluviale, au bord du fleuve Sénégal, entre celui-ci et le marigot appelé Jinytu.
Jusqu'aux années 1950 oggee-Les s'appelait également Hueere (bâtiment) en référence au bâtiment construit en banco dans la cuvette (kolangal) de Aano, non loin de l'actuel stade municipal. Ce bâtiment, construit en 1905 par le gouverneur de Saint-Louis, servait d'escale fluviale aux compagnies de commerce européens, français notamment, à l'instar de celles de Dagana, Podor, Kaédi, Matam et Bakel et autres : c'est l'Escale de Boghé qui donna à ce quartier les noms de Hueere, Boghé Escale ou tout simplement Escale. L’Escale de Boghé a été créée à la suite du transfert par l'administration coloniale du poste de Regba précédemment implanté dans la province traditionnelle du Tooro (mauritanien). De Aano, l'Escale a été peu après déplacée plus à l’ouest, sur les terres de culture de décrue (waalo), notamment sur les champs des bords du fleuve (pale). Les numéros 246 du 18 septembre 1909 et 273 du 19 mars 1910 du Journal officiel de l'époque présentent les divers plans de lotissement de Boghé-Escale. Ce quartier est depuis sa création le centre névralgique, administratif, commercial, économique et culturel de la ville et de toute la région environnante.
1.3. LE QUARTIER DE NYOOLI :
Le quartier de Nyooli, tout comme celui de oggee Dow occupe une bonne partie du site de l'ancien village de Dubaango, est de création récente. Jusqu'aux années 1960, l'essentiel de l'espace de ce quartier était réservé aux cultures sous pluie ou cultures du jeeri (diéri). La création et la rapide extension de ce quartier témoignent de l'urbanisation galopante de la ville de Boghé, plus particulièrement depuis la grande sécheresse des années 1968-1973.
1.4. BOGHE TELLE QU'ELLE FUT :
La ville de Boghé est au centre d'une zone traditionnelle dénommée la province hà cheval sur les deux rives du fleuve Sénégal et comprenant plus d'une quarantaine de villages) partie intégrante du Fuuta Tooro, aujourd'hui partagée entre la Mauritanie et le Sénégal.
De par sa position géographique dans la moyenne vallée du fleuve Sénégal, à mi-chemin entre le delta et le haut fleuve, ensuite de par sa fonction de carrefour ou de relais des voies de communication fluviale et terrestres entre d'une part, le sud, le centre et l'est mauritaniens, et, d'autre part le nord du Sénégal (l'Ile à Morphil appelée Hakkunde Maaje « entre les fleuves »), et enfin comme zone par excellence d'activités agro-pastorales, Boghé et sa zone environnante ont très tôt intéressé les stratèges coloniaux de Ndar (ou Saint-Louis qui fut l'ancienne capitale à la fois de la Mauritanie et du Sénégal).
Boghé fut tout au long de son histoire un véritable lieu de brassage de peuples, de langues et de cultures. La ville fut surtout :
un centre culturel de notoriété internationale :
Des centaines d'écoles coraniques, de mahadras étaient recensées à Boghé et dans les villages environnants. Mais la plus importante et qui contribua au rayonnement culturel de la ville et à la formation de plusieurs marabouts de la région fut incontestablement l'université plus connue sous le nom de Dudal Galle créée en 1905. En raison des compétences et des qualités de son fondateur, Ceerno Aamadu Moktaar Saako (1867/70-1934) qui fut également cadi de Boghé de 1905 à sa mort en 1934, cette université était appréciée de tout le monde et attirait des étudiants de tous les coins du pays et même de la sous-région.
L'école primaire de Boghé - une des premières en Mauritanie - fut créée en 1908 mais ne fut réellement opérationnelle qu'en 1921-1922 grâce à l'œuvre du directeur africain qui la dirigea de 1922 à 1952 (le Saint-Louisien Ndiawar Sarr). Ce dernier reconnaît dans l'historique de l’école que "…le véritable autochtone sans attache administrative est réfractaire à l'instruction" (école française). Cette école a été une véritable pépinière de cadres pour la Mauritanie indépendante.
Les activités des jeunes intellectuels telles que les conférences, cours de vacances, théâtre, musique, sports, investissements humains, y étaient régulièrement organisées. Elles retenaient si bien l'attention des jeunes que rares étaient les élèves ou étudiants qui passaient leurs vacances ailleurs qu'à Boghé.
une capitale de cercle administratif :
Dans la première décennie du siècle dernier, Boghé fut la capitale du cercle dit "Cercle de la Chemama" (waalo), à la suite du partage du Cercle du Brakna (créé le 26/12/1905) en deux cercles, celui du Brakna commandé par un officier avec Aleg comme chef de lieu, et celui de la Chemama commandé par un administrateur, avec Boghé comme chef-lieu.
un centre de recherches et de formation vétérinaires :
Pendant des décennies et jusqu'à l'indépendance de la Mauritanie, et plus particulièrement entre les deux guerres mondiales, Boghé a abrité l'un des deux centres sous-régionaux africains chargés de la recherche, de la préparation de sérums et de vaccins, et enfin de la formation du personnel vétérinaire de toute l'Afrique occidentale (le second centre était localisé à Dogondoutchi, au Niger) ; les Abattoirs de Boghé, en relation avec ce centre, préparaient les viandes exportées vers la France, surtout durant les périodes de guerres mondiales.
un centre de recherches agricoles :
En 1910 un Jardin d'essai a été créé à Boghé. Longtemps entretenu par les divers Résidents de la subdivision qui se sont succédé dans la ville jusqu'à l'indépendance du pays, ce jardin et les nombreux arbres flamboyants plantés tout autour des digues et dans les rues et édifices publics contribuèrent à créer dans la ville un environnement "beau" et "gai" comme le disaient certains intellectuels natifs ou non de la ville.
Le Secteur agricole de la ville qui s'intéressa depuis 1911 à la culture du riz sauvage qui était assez répandu dans la région de Boghé, eut la lourde tâche d'introduire la culture du riz "industriel" en Mauritanie, à partir de 1965 : les premiers essais pilotes eurent lieu sous sa conduite à Dar el Barka, à Bakaw, à Wennding, localités situées toutes à l'époque dans la subdivision de Boghé.

2. SITUATION ACTUELLE DE BOGHE :

La ville de Boghé n'a pas beaucoup évolué après l'indépendance de la Mauritanie. Elle a connu une longue période de déclin. Mais compte tenu de sa situation géographique et des mutations qu'elle enregistre actuellement et surtout des atouts majeurs dont elle est porteuse, elle est vouée à un avenir radieux.

2.1. UNE VILLE EN DECLIN :

Durant la première décennie qui suivit l'indépendance du pays intervenue le 28 novembre 1960, les activités de jeunesse décrites ci-dessus furent toutes entretenues. Bien que la ville demeurât pendant longtemps le chef-lieu d'une des subdivisions les plus peuplées du pays, elle resta sans infrastructures économiques ou autres. Celles qui y existaient déjà furent négligées, détruites et en conséquence tombèrent en ruine. Il s'agit notamment du dispensaire, du centre d'élevage, de l'école primaire, etc. Le cas le plus frappant et qui mérite d'être souligné fut le sort réservé aux archives de la résidence et au jardin d'essai qui furent détruits, brûlés par les administrateurs nationaux qui se sont succédé à la tête de la subdivision, durant la première décennie post indépendance. A cela il faut ajouter l'effet négatif des dissensions ou divisions internes des politiciens locaux sur la ville, la zone toute entière et les habitants. La ville de Boghé demeurera longtemps dans cette situation : absence d'infrastructures économiques et sanitaires, ravages du paludisme (neuro-paludisme, principale cause de décès dans la ville et dans toute la Moughataa), dissensions internes, etc. Aujourd'hui les principales activités menées dans la ville sont l'agriculture, l'élevage et le commerce. La première est pour l'essentiel orientée vers la riziculture qui malheureusement a échoué et se caractérise par un fort endettement des paysans.
2.2. UNE VILLE EN PLEINE MUTATION :
Durant ces deux dernières décennies, Boghé connaît quelques mutations caractérisées par les points suivants: mise en place et démarrage du Casier Pilote de Boghé ; électrification ; bitumage des routes Boghé-Aleg et Boghé-Kaédi ; développement du maraîchage qui occupe principalement les femmes ; apparition du téléphone portable et de l'internet ; mise en place d'une banque, d'un centre de formation des populations rurales, d'un centre de formation professionnel et technique, d'un centre de collecte de lait, de mutuelles de crédit…

2.3. DES ATOUTS MAJEURS :
La ville de Boghé présente des atouts majeurs, des atouts potentiels de développement non négligeables : une situation géographique favorable comme il a été souligné plus haut ; des terres cultivables ; un cheptel important ; des taux de scolarisation et de formation élevés ; un marché de plus de 50 000 consommateurs locaux auxquels il faudra ajouter les habitants des régions voisines de la Mauritanie et du Sénégal qui s'y ravitaillent régulièrement ; démarrage de la construction de la route Boghé-Rosso ; les travaux de l'OMVS : raccordement du réseau électrique de la ville à celui du barrage de Manantali, redémarrage des activités de pêche fluviale, du trafic fluvial et partant de l'Escale fluviale de Boghé à la suite de la construction du barrage de Diama…
Il appartiendra aux populations concernées, en relation avec les pouvoirs publics, les bailleurs de fonds et les ONG de développement opérant en Mauritanie, de profiter de ces opportunités et de les mettre en valeur. A ce titre, le rôle de la diaspora interne et externe de Boghé sera fondamental.
3. PERSPECTIVES DE DEVELOPPEMENT DE LA VILLE DE BOGHE :
La diaspora est définie en général comme étant "la dispersion d'une communauté à travers le monde". Si les migrations sont fortement recommandées par nos marabouts, surtout en milieu fuutanke (cas de la parole légendaire attribuée à Cheikh Omar Al Foutiyou Tall : « yo Alla sar lenyol... » i.e. « que Dieu disperse les fils du peuple... »), force est de reconnaître que le Boghéen ne voyage pas ou ne migre généralement pas beaucoup. Jusqu'à une date récente, les principales destinations des migrants de Boghé sont, avant 1960, les villes de Saint-Louis et Dakar, puis depuis l'indépendance du pays les localités de Nouakchott, Nouadhibou et Zouératt.
Quelques individus se trouvent actuellement en Europe, en Amérique et dans quelques capitales africaines. Les uns et les autres peuvent être mobilisés en vue d'apporter leur contribution au développement de la ville de Boghé et d'appuyer les pouvoirs publics dans ce cadre.
3.3. DES EXPERIENCES DEJA REALISEES PAR LA DIASPORA DE BOGHE :
A l'instar des ressortissants des autres villes ou villages de la vallée du Sénégal, partout où ils se trouvent, les ressortissants de Boghé maintiennent le contact entre eux par le biais des associations (fedde au singulier, au pluriel pelle). Il s'agit des associations d'entraide appelées pelle jokkere par lesquelles ils alimentent des fonds en vue de venir en aide aux personnes nécessiteuses, aux victimes d'accidents ou autres malversations, aux nouveaux venus, etc. Des associations culturelles voient également le jour.
Cependant tous les Boghéens n'adhèrent pas forcément à ces associations pour des motivations personnelles. D'autre part ces associations ont un caractère bénévole et ne se différencient que par le dynamisme de leurs membres.
En dépit de cette situation, des expériences importantes ont été réalisées par des Boghéens seuls ou en association avec d'autres ressortissants des autres villages de la Commune : par exemples les actions de lutte contre le paludisme (1992-1994), l’appui aux paysans du CPB (1995-96), la création de banques de céréales, les aides aux populations sinistrées (cas des inondations), et tout récemment l’équipement du dispensaire en ambulance, en chaise dentaire et médicaments, etc. Toutefois, qu’elle que soit l’importance de ces contributions, dans la conjoncture actuelle il faudrait aller au-delà de ces réalisations, pour un réel développement de la ville.
3.4. DES ACTIVITES FUTURES DE LA DIASPORA :
La diaspora pourrait s'impliquer davantage dans le développement de la ville et entreprendre, entre autres, les activités ci-après :
Créer les conditions de retrouvailles, de rapprochements, de concertation, d'unité et d'organisation des Boghéens, quelles que soient leurs affinités politiques ou autres, dans des associations ou ONG de développement d’intérêt commun.
Mobiliser les moyens et coordonner les efforts en vue de lutter contre la pauvreté, les maladies, l'ignorance et l'analphabétisme.
Mettre en place des projets économiques ou sociaux viables, en comptant sur leurs propres forces et en sollicitant l'appui des bailleurs de fonds, des ONG de développement présentes en Mauritanie ou d’autres partenaires.

CONCLUSION :

Au terme de cette étude, nous retenons que le développement de la ville de Boghé repose sur les épaules de ses fils qui devront dorénavant aller au-delà des réalisations des associations traditionnelles. La diaspora de Boghé ne devra ménager aucun effort pour se mobiliser, coordonner ses efforts, et à terme mettre en place des projets de développement viables en vue du développement de la ville, en relation avec les partenaires, les ONG, les pouvoirs publics. A ce titre la sauvegarde du patrimoine culturel de la ville devra occuper une place importante, les femmes et les jeunes devront y jouer un rôle prépondérant.


Nouakchott, le 24 juillet 2006
Par Amadou Oumar Dia
Professeur à la retraite
Tél : +222 640 11 04
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Mercredi 7 Mai 2014
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