CE QUE J’ALLAIS DIRE AU PRÉSIDENT



Dans mon billet « Je voulais voir le Président », j’avais énuméré les entraves et contraintes qui m’ont empêché d’essayer de le voir. J’avais aussi promis de vous livrer ce que je lui aurai dit, si j’avais eu le privilège d’assister à « la rencontre Président-Jeunes», organisée par la Présidence mauritanienne. J’avoue que le déroulement de ladite rencontre, que j’ai suivie en diagonale, ne m’a pas laissé indifférent. En conséquence, elle ne manquera pas d’influencer à la fois ce que voulais dire, et ce que je ne devais pas évoquer.A titre d’exemple, je n’aurai jamais respecté les deux petites minutes accordées aux intervenants par la commission d’organisation. On ne peut présenter, en deux courtes minutes, son projet génial pour l’avenir de son cher pays, sans l’une de trois conditions : être passé, avant la soirée, par l’un des bistrots secrets de polichinelle de Nouakchott, pour perdre le sens des réalités avant le débat; avoir une épilepsie à crises très rapprochées et s’abstenir de prendre son médicament avant la rencontre ; se faire assommer dès les premières phrases par un membre de la sécurité rapprochée de son Excellence.

Je n’aurai certainement pas manqué – bonne séance oblige- de commencer par féliciter le premier magistrat du pays, pour le formidable et exceptionnel cumul des mandats et titres qu’il a la haute charge de porter : Président de la République, des armées, des partis politiques de sa mouvance présidentielle, de l’Union Africaine, du Haut conseil de la magistrature, du G5, des pauvres, des experts, et maintenant des jeunes. Bientôt, il y ajoutera la présidence des femmes qui ont commencé à réclamer une rencontre, propre à elles, avec son Excellence. Comme si l’égalité des sexes – à laquelle il accorde pourtant une attention particulière, et pour laquelle il aurait tenu à prendre les mesures lui-même -, la parité, et la discrimination positive n’ont finalement servi à rien du tout. On dit chez les maures : si vous donnez à la femme un empan, elle vous prend l’avant-bras. Comme effet d’entrainement, viendront les rencontres des homos (sapiens s’entend), des forgerons, des cordonniers, des tisserands, des multiples tendances Haratines, des guerriers, des marabouts, des Znaguas, etc…

Après ces préambules bien élevés destinés à mettre mon illustre interlocuteur à l’aise, il va falloir rentrer dans le vif du sujet, et s’adresser à lui de façon claire, concise et précise.

Je ne m’inquiète pas du tout pour mon avenir à moi, Monsieur Le Président. Je sais qu’il est, en grande partie derrière moi. Par contre, je suis particulièrement préoccupé pour l’avenir de mes enfants ainsi que le devenir du pays qu’ils ont comme unique patrie. Ils n’ont aucune raison de renier leurs origines, et la double-nationalité ne semblerait pas admise pour les mauritaniens.

Demain, Monsieur le Président, je souhaiterai qu’ils puissent être fiers de nous, comme nous l’avons été de nos aînés. Pour ce faire, nous devons prendre conscience que leur futur se conjugue au présent. Il est de votre responsabilité historique – et l’histoire ne connait pas l’amnésie – de leur asseoir les bases d’un avenir à la hauteur de leurs ambitions, pour eux et pour leur patrie.

Pour avoir de l’ambition, ils ne doivent guère s’habituer à la facilité, ou prendre goût aux rêves éveillés. Ils doivent savoir que le développement et le renouvellement de la classe politique ne se décrètent pas. Si le développement se planifie, se programme, se construit à court, moyen, et long terme, la classe politique, elle, se renouvelle spontanément, suivant le stade de développement socio-économique du pays. Tout naturellement, les nouveautés chassent toujours l’ancien et le saugrenu. Mais, c’est une mutation qui doit se dérouler dans la douceur, et sans agressivité ou adversité entre générations. Il aurait été très aisé pour nous de décréter que nous sommes émergents, mais la réalité est là, aussi amère que têtue, pour nous rappeler que nous émargeons encore auprès des vrais riches.

Selon certains, nous sommes toujours PPTE. Ce quadruplet de lettres qu’on nous avait présenté, naïfs que nous sommes, comme un exploit économique réalisé par nos vaillants et éclairés dirigeants. On ne nous avait pas expliqué que le double P, les T et E, voulaient dire, Pays Pauvre Très Endetté. Autant dire, aucune chance de s’en sortir : comment rembourser avec un dénuement complet, et au paroxysme de l’endettement. Maintenant, à l’occasion de cette rencontre avec les jeunes, vous affirmez, Monsieur Le Président, et j’espère que vous avez les vrais chiffres, que nous sommes bien sortis de l’auberge. Je ne souhaiterai pas que mes enfants, les vôtres aussi, et leur éventuelle progéniture, aient à rembourser les dégâts occasionnés par tous les adeptes de la gabegie, anciens ou nouveaux modèles, alors que nos pauvres enfants n’ont rien à voir avec les accumulations (Tarakoumats).

Un élément rassurant, Monsieur le Président, est la disponibilité en caisses de tout ce pactole à onze et dix chiffres, en MRO et en US dollars, que vous venez d’annoncer. Nous sommes hyper riches ! Plutôt, super liquides ! Entre richesse, et trésorerie, il y a des nuances que seuls les économistes peuvent discerner avec subtilité.

Il est vrai que vos propos, dans ce domaine, sont souvent corroborés par ces sympathiques missions périodiques des institutions de Breton Woods, le FMI et la World Bank. Elles disent qu’il y a de l’argent, et que les équilibres macro-économiques sont bons. Ce qu’elles expriment en langage diplomatique (…souhaitons que la croissance soit plus inclusive), veut dire qu’au niveau micro-économique, les choses ne sont pas aussi brillantes qu’on le prétend. Autrement dit, l’impact de cette richesse ne se ressent pas au niveau du mauritanien lambda.

Permettez- moi de vous dire, Monsieur le Président, que la République ne peut pas se réduire à un coffre-fort. A chaque fois qu’on veuille parler du pays, de son passé, de son présent, de son avenir, on nous dit que les caisses sont pleines. La thésaurisation étatique n’est-elle pas anachronique ? L’argent est fait pour être investi, pour créer des emplois, créer la richesse, impulser le développement, et booster le processus de renouvellement des classes politique et économique dont la mutation vous tient tant à cœur.

En outre, Excellence, il m’a été appris en management, que le fait de ne pas consommer son budget n’est pas nécessairement preuve de bonne gestion. Au moins, il requiert une vérification de la paresseuse cour des comptes ou de la redoutée inspection générale de l’état (IGE). Si, en fin d’exercice, on laisse des ressources conséquentes dans les caisses (coffre-fort), de deux choses l’une : ou on a fait une mauvaise programmation/évaluation ; ou on n’a pas réalisé son programme dans des conditions techniques et financières conformes aux normes.

On dit généralement, Monsieur Le Président, que l’argent est le nerf de la guerre. Le développement lui, en a un second : la ressource humaine. C’est elle qui crée la richesse par son génie, ses inventions, ses innovations, ses capacités d’adaptation et aptitudes d’évolution.

Comme vous le dites souvent, et à juste titre, il y a une inadéquation entre la formation et les besoins du marché du travail. Il est vrai aussi que la formation professionnelle est un outil dont l’apport peut être significatif dans ce domaine.

Mais savez–vous, Excellence, que les conseils d’administration de certains centres de formation technique sont présidés par des Chauffeurs analphabètes. Comment, selon vous, un illettré peut-il diriger un organe délibérant qui est censé tracer les programmes et stratégies pédagogiques et éducatives ? Personnellement, malgré mon respect pour les personnes en questions, et qui me sont familières, je ne peux y croire.

Un minimum de sérieux requiert qu’on mette la personne qu’il faut à la place qui en a besoin, si on ne veut pas continuer à avancer à reculons.

Les jeunes ont besoin de savoir qu’ils doivent se distinguer par leur niveau d’éducation, la qualité de leur formation, le degré de leur probité et leurs aptitudes intrinsèques, pour accéder aux promotions. Ils ne doivent pas être conditionnés dans des carcans partisans, en créant des partis satellites, et léchant les mains de ce sbire, ou en reniflant les godasses de cet autre acolyte du sérail.

J’ai le souci, Monsieur le Président, que mes enfants puissent avoir, dans l’administration de leur pays, des plans de carrières. Qu’ils deviennent de grands commis de l’Etat. Un Etat qu’ils serviront avec patriotisme, dévouement et grande conviction. Mais un Etat qui le leur rendra bien. Qui instituera la promotion interne par le mérite, la récompense juste et proportionnée, la prévention éducative et la sanction mesurée.

Sur cet aspect, j’avoue avoir quelques inquiétudes, Monsieur le Président. De plus en plus, l’Etat se condense, se centralise, se concentre, se compacte, pour en définitive se résumer en votre personne.

Pour vous, à votre arrivée au pouvoir, la seule institution qui ne marchait pas, était celle de la présidence de la république. Je dois avouer que vous avez réussi à inverser les tendances : aujourd’hui, elle est la seule à marcher.

Il était souhaitable, qu’à la fin de ce premier de vos mandats, vous soyez le président de tous, au lieu d’être le président de tout. Nous avons besoin d’un Président qui prend des décisions, et non un chef qui donne des ordres ou/et des instructions. Les décisions s’étudient, s’étayent par un ensemble d’éléments techniques, politiques, sécuritaires et analysent tous les tenants et aboutissants de la question ou sujet traités. Les instructions et ordres, quant à eux, caporalisent l’administration, par l’improvisation dévastatrice et l’obéissance bête et aveugle.



La rencontre avec les jeunes est la parfaite illustration de cet état de fait. Elle montre qu’à part vous, il n y a personne, et aucune structure qui compte. Personnellement, si j’étais ministre, vous aurez reçu ma démission ( ou sur proposition du Premier ministre, comme on dit), dès le second jour de ce que certains appellent « le show avec la jeunesse ».



Monsieur le Président,

La république a besoin d’être présidée, mais aussi d’être gouvernée et administrée. En ôtant, de fait, toute prérogative aux ministres, gouverneurs, maires et préfets, vous videz l’Etat de tout sens, de toute substance, et vous accélérez ainsi sa déliquescence. L’état aujourd’hui est une coquille vide. Tout se règle au niveau de la présidence. Je n’en veux pour preuve, et comble du ridicule, que ces députés qui font appel à vous pour augmenter leurs « salaires ». Ils sont les législateurs, et ils ne peuvent pas remuer les lèvres sans que vous leur chuchotiez ce qu’ils doivent balbutier. Ils manquent de respect pour eux–mêmes, en parlant de « salaires ». Pour les parlementaires, dans les pays civilisés, on parle de « frais de représentation ». Les députés ne sont pas le seul exemple. Tous ces appels et attroupements autour de la présidence, pour régler des micro-détails, et qu’on vous présente comme un signe d’attachement à votre personne, ne sont en réalité que la preuve éloquente de la faillite de l’administration. La situation est grave, et il vous incombe d’y mettre un terme. Il n y a qu’un seul moyen d’y arriver : responsabiliser les administrations, et renforcer les contrôles en améliorant les capacités et renforçant les moyens.



Monsieur le Président,

Ils ne vous disent pas la vérité, ceux-là qui sont autour de vous. Ils vous font part de ce qui vous plait, et évitent de vous parler de ce que vous devez savoir, quitte à ce qu’il vous déplaise. Les vérités ne sont pas toutes bonnes à entendre. Mais à votre niveau de responsabilités, vous devez tout entendre, tout savoir, tout analyser, peser et sous-peser. Ceux qui vous clament aujourd’hui leur soutien indéfectible, seront les premiers à faire défection, à la moindre incartade. Vous avez, quand même, une expérience avérée dans ce domaine, au moins comme témoin oculaire. Mes enfants, Monsieur le Président, ainsi que les vôtres, n’aimeraient va vivre dans une chimère, un rêve idyllique et mirifique, ou dans un Eden imaginaire. Si on vous a montré àKankossa les pommes de terre de NbeyketLahouache, les fraises de Termessa, et les concombres de Chami, ils ont déjà montré à Taya un vignoble à Oualata, et lui avaient même promis des millésimés. J’ai appris ces derniers jours d’un ami Pulaar un proverbe africain qui dit « un mensonge peut avoir deux jambes pour courir; mais il n’aura jamais de fesses pour s’asseoir ». Au risque de vous déplaire, je vais vous dire, Monsieur Le Président, que la forme des 400 jeunes que vous avez reçus m’a intrigué. Ces jeunes très clean, bien coiffé(e)s, bien rasés, bien maquillé(e)s, tirés aux épingles, ne représentent pas toute les la Mauritanie (s). Ils ne représentent que la Mauritanie virtuelle. La Mauritanie réelle, celle que vous avez baptisée, au début de votre règne, la Mauritanie profonde n’était pas là. Je n’ai pas vu de jeune berger, de jeune maçon ou ferrailleur, de jeune soudeur ou menuisier, de jeune chômeur morveux en haillons ou lambeaux, de jeune chauffeur de taxi « tout droit », de coiffeur, de jeune mendiant (et il y en a), etc… Ensuite, la décision phare de créer un haut conseil pour la jeunesse, n’est pas une idée nouvelle. Elle a été celle de Maryam Daddah dans les années 70 du siècle dernier. Si ma mémoire ne me fait pas défaut, c’était Tijani Ould Kerim qui en était le Président, ou le Commissaire. En plus, il n’est pas utile créer des structures coûteuse, à l’improvisé comme ça, et sans pertinence évidente. Le ministère de la jeunesse, en l’absence de culture, est déjà désœuvré. A quoi servent le conseil de l’enfance, le Conseil économique et social, laMédiature de la République, le Conseil de la Fatwa, le Haut conseil islamique, le Conseil du Prix Chinguitt ? Permettez-moi de répondre à ma propre question : absolument rien du tout. Avant vous, Mokhtar Ould Daddah, le Père de la nation avait dit : « la Mauritanie sera ce qu’en fera sa jeunesse ». Habib Ould Mahfoud, le grand journaliste, avait dit « qu’elle sera ce qu’en feront ses femmes ». Moi, au vu de ce qui se passe, je me déclare « Habibien ». Essayez encore avec les femmes, pourquoi pas ? Mais de grâce, faites que nous mettions un grand point sur ce (i) de Mauritanie, pour qu’il continue à unir, et pour l’éternité, les jeunes de ce pays, « mauretaniens » soient-ils ou « noiretaniens ». J’ai sans doute abusé, je le reconnais, de votre temps précieux. S’il vous arrivait de lire, ou qu’on lise pour vous ce modeste billet, sachez que ce ne sont que des conseils d’un citoyen épris de l’intérêt de son pays et inquiet pour l’avenir de ses enfants.


Abdel Jelil Mohamed Abdellahi

Mardi 25 Mars 2014
Boolumbal Boolumbal
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